La Louise du taudis – « C’est ensemble que nous serons en bonne santé »

La Louise du taudis – « C’est ensemble que nous serons en bonne santé »

En 2002 je visite un cimetière et rencontre un grand-mère fort contente d’être écoutée. Vers 2010 je raconte cette rencontre. En 2020, en ces temps où un virus se promène par monts et par vaux sans se soucier de distinction sociale, voilà qu’il me prend l’idée de republier l’histoire de la Louise.

« C’est ensemble que nous serons en bonne santé. Ou non. […] Nous avons besoin de nous soigner tous pour soigner notre société et mettre chacun à l’abri du pire, virus ou effondrement. » C’est quand même dingue d’être obligé de rappeler des notions aussi simples.


Un petit cimetière perdu dans la campagne. Un tombeau qui détonne dans le paysage attire l’attention. Le pognon fiston, quand il coule à flot, ça continue à se voir après la mort… Un œil négligent sur les inscriptions. Trois sœurs mortes entre dix-sept et vingt-deux ans peu avant 1950. Trois mortes en deux années. Le cimetière n’a guère d’autre sujet d’intérêt. Je continue à flâner vers les maisons du bourg.

Une grand-mère m’accoste. Elle va au cimetière avec son arrosoir et m’a vu sortir. On prend le temps de causer. Elle s’emmerde sévère dans sa campagne, la grand-mère, avec des vieux trop vieux qui ne sortent plus de chez eux et des plus jeunes au boulot qui ne rentrent que le soir pour s’enfermer dans leurs pavillons.

Je l’interroge sur ce grand tombeau de marbre qui domine le cimetière de sa richesse. Son visage s’éclaire. Ah l’étranger au pays a remarqué ! Et la voilà bien lancée dans la causette. Elle a connu les trois sœurs. C’étaient les filles d’une famille d’industriels roulant sur l’or – on avait remarqué ! – qui possédait vastes terres et château dans la commune. Parmi une multitude d’autres biens dans la région.

Les trois sœurs sont mortes de langueur. Comme on le disait naguère dans les bonnes familles. Pour mes jeunes lecteurs, qui n’étaient pas encore nés au temps où Flaubert ou Maupassant tenaient leurs blogues, un mot d’explication est nécessaire. La tuberculose n’affectait que les pauvres. Les riches, eux, mourraient de langueur ou de mélancolie… Question de classe et de distinction.

Les trois sœurs avaient une bonne à tout faire. Guère plus âgée qu’elles. Qui habitait un taudis.

– Une masure, monsieur, où il n’y avait pas de fenêtre, juste une porte. Et même pas de cheminée. Mon père n’aurait pas voulu y mettre ses cochons tant c’était une glacière ! Y’en avait bien de la misère, monsieur, même encore après la guerre !

La bonne a fini par contracter la tuberculose. Le biotope était favorable. Et la bonne a contaminé les trois sœurs…

– La bonne ?

– Oui, monsieur, elle aussi a été enterrée dans ce cimetière. Mais il y a bien longtemps qu’on ne voit plus sa tombe. C’était juste une butte de terre.

– Mais comment s’appelait-elle ?

– C’était la Louise.

– Louise comment ?

– Ah ben, on disait la Louise du taudis. J’ai jamais su son nom de famille. Son père est mort elle avait douze ou treize ans et les maîtres l’ont prise comme petite bonne à ce moment-là pour leurs filles. On ne lui connaissait pas d’autre famille que son père.

Je pense à Louise chaque fois que l’on parle d’économies sur les dépenses de santé. Et chaque fois je pense aux riches familles qui perdront itou leurs demoiselles par l’une ou l’autre des tuberculoses d’aujourd’hui.


En 1982 on sortait à peine de la vague disco quand Gérard Berliner s’est fait connaître avec une chanson si hors mode que c’en était presque une provocation. Eh bien, contre toute attente, « Louise » a eu alors un certain succès.

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.