Le Grand jeu : balançoire

Le Grand jeu : balançoire

Lorsque le Maréchal de Saxe remporta de haute lutte la bataille de Fontenoy en 1745, il ne s’attendait pas à ce que, trois ans plus tard, Louis XV trahisse tous les sacrifices endurés en refusant le moindre avantage pour la France, pourtant vainqueur de la guerre. Souhaitant « faire la paix en roi, non en marchand », la nounouille de Versailles n’exigea rien et restitua toutes les conquêtes. À la demande de l’Angleterre, pourtant vaincue, il accepta même de raser les fortifications de Dunkerque !

Inutile de dire que l’opinion française fut très remontée contre le roi et c’est à cette occasion qu’apparurent certaines expressions proverbiales comme « Bête comme la paix » ou encore « Travailler pour le roi de Prusse ». Inutile de dire également que les autres puissances européennes ne s’embarrassaient pas de ce genre de scrupules quand elles remportaient la victoire : la France en saura quelque chose la décennie suivante lorsque, au terme de la désastreuse Guerre de Sept ans, elle perdra tout son empire américain.

La gracieuseté parfois godiche de Poutine a des limites

Il ne s’agit bien sûr pas ici de comparer l’actuelle direction russe à la calamiteuse faillite du pouvoir dans la France du XVIIIème siècle, mais la gracieuseté parfois godiche de Poutine peut, à l’occasion, faire penser à la mollesse de Louis XV.

Ainsi, ce serait la compassion après le nombre de soldats turcs morts dans le bombardement du 27 février qui aurait poussé Moscou à déclarer un cessez-le-feu unilatéral pour panser les plaies ottomanes. Piètre psychologue en l’occurrence, Vladimirovitch s’attendait peut-être à ce que l’adversaire apprécie le geste et ne se conduise pas « en marchand ». Mais le sultan est tout sauf un roi chevaleresque ; prosaïque comme l’Angleterre et la Prusse du XVIIIème siècle, il a évidemment profité de la fenêtre ouverte pour lancer ses drones et ses barbus contre les loyalistes, véritables maréchaux de Saxe dans l’affaire…

Il a fallu du temps (deux jours) pour que l’ours sorte de son irénisme naïf et se rappelle que protéger ses plus proches alliés était tout de même plus important que vouloir complaire à son ennemi. Si la réponse a été plus que tardive au vu de la situation, elle a également été sans équivoque. Des dizaines de bombardements se sont abattus sur les barbus désenchantés, qui avaient peut-être pu croire pendant deux jours qu’ils reprenaient la main, et peut-être même sur un autre convoi turc.

Saraqib a été reprise par l’armée syrienne avec l’aide du Hezbollah et des Sukhois. La police militaire russe a immédiatement investi la ville, montrant bien que cette fois, elle est définitivement rentrée dans le giron du camp loyaliste. Ne s’arrêtant pas en si bon chemin, tout ce joli monde pousse plus à l’ouest et Nayrab est déjà en vue :

OTAN et Américains gardent leurs distances

Les bombardements russes ne cessent pas alors que l’OTAN et les Américains ont évidemment refusé la demande sultanesque d’aide aérienne. Les Turcs en sont tout ébaubis mais qu’espéraient-ils ? L’article 5 de l’OTAN stipule que la « solidarité atlantique » ne s’appliquera que si l’un de ses membres est attaqué sur son territoire, pas s’il envahit un voisin !

Moscou a également envoyé du ravitaillement très lourd en Syrie tandis que, dans le but d’irriter Erdogan, Sputnik a chanté une petite sérénade sur le fait que la province turque d’Hatay avait été « volée » par Ankara à la Syrie il y a quatre-vingts ans. Les Turcs ont horreur d’être pris à leur propre jeu (grignoter le voisin est amusant, se faire grignoter par le voisin est un outrage) et l’on se demande pourquoi Moscou a attendu si longtemps. Et encore, les Russes restent-ils très en deçà et n’ont pas, au grand dam de certains, livré de ManPads aux Kurdes du PKK pendant qu’Erdogan livrait les siens aux djihadistes idlibiens.

Malgré ces quelques retenues, le message de l’ours a changé. Est-ce un hasard si le sultan, toujours aussi pusillanime, déclare que la Turquie souhaite maintenant un cessez-le-feu à Idlib ? Tiens, les menaces de repousser l’armée syrienne jusqu’aux postes d’observation turcs ont soudain disparu…

=> Source : Le Grand jeu (intertitres : Pierrick Tillet)


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