Au dessus de la rocade ce clochard que je n’ai pas rencontré

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Ce clochard. Abandonné comme des milliers de clochards et des millions de réfugiés. Abandonné dans un pays qui est la cinquième puissance économique de la planète.

Une rocade de la ville. En surplomb on ne devine que durant l’hiver une tente bleue qui émerge au travers de quelques dizaines de mètres d’arbres sans feuilles. Impossible d’arrêter sur la rocade. Et pourtant j’y songe chaque fois que j’y passe.

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Et puis un jour, dans cette ville où je me rends deux-trois fois l’an, j’ai un rendez-vous à proximité de cette rocade. Je chausse mes pompes de marche dès mon affaire expédiée. La zone industrielle est moche comme une zone industrielle. À la boussole la tente ne devrait pas être très loin de la zone. C’est oublier les imposantes clôtures hérissées façon Calais. Sans doute au cas où un fantaisiste aurait l’idée saugrenue d’engourdir dans sa poche des canalisations en béton préfabriqué, la collection de camions d’un transporteur routier ou bien des conteneurs métalliques de soixante mètres cube.

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Après plusieurs culs-de-sac je parviens sur un ancien chemin champêtre du temps d’avant la zone industrielle. Barré par d’énormes blocs rocheux. Comme si les deux marches d’un bon mètre de hauteur taillées au bulldozer étaient insuffisantes pour dissuader le passage de véhicules ! Plus loin l’ancien chemin longe la rocade. Quelques centaines de mètres et un curieux panneau « Chantier privé » barre le chemin entre les arbres. Encore cent mètres et on arrive enfin à un campement. Deux petites tentes. Un abri bâti avec une charpente grossière en perches de bois couvert et bardé côté pluie d’une bâche bleue.

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Le campement est propre. Nickel. Pas la moindre ordure à proximité. Tout est nettoyé et rangé méticuleusement. Les cendres du feu de camp sont soigneusement balayées et entreposées sur un tas d’un hauteur respectable. Sous l’abri des vêtements suspendus à des cintres. Des chaussures d’homme taille 46 alignées sur une planche posée sur deux parpaings. Il n’y a personne et je ne me permets pas d’ouvrir les tentes dont l’une sert manifestement au stockage de la cuisine au feu de bois. Je reste là un moment à entendre sans les voir voitures et camions qui passent sur la rocade en contrebas.

C’est à ça que je songe tandis que je contemple le campement. Quelqu’un vit ici depuis des années. Quelqu’un dont je ne sais rien sinon que c’est un homme grand qui chausse du 46. Seul au monde. Abandonné. Entre une zone industrielle et une rocade. Un être humain.


Paris en photos : La plume dans l’œil.

« Moi je marche dans les villes / Les banlieues les bidonvilles / Sur le pavé des ports / Et sur l’asphalte vil » Jean Guidoni chante « Je marche dans les villes ».

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.