Claude Nougaro chante « Paris mai »

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Chaque lundi, pour bien commencer la semaine, on s’en remet une de derrière les fagots tout droit dans les oreilles. C’est le Nougaro du lundi.

Impressionné par le mois de mai 1968 à Paris, Claude Nougaro écrit un texte poétique qu’Eddy Louiss met en musique. On a reproché à Nougaro, qui s’est toujours tenu éloigné de la politique partisane, son « absence d’engagement ». Ce qui me fait bien rigoler. Je pourrais te mettre de pleines charrettes de chansons zengagées de ces dix ou quinze années autour de 1968. Pour la musique une mélodie poussive et un rythme boiteux de fin de soirée trop arrosée. Pour l’orchestration une guitare sommaire à deux accords, bling blang disait Bobby Lapointe. Pour le texte une succession de slogans — aujourd’hui on chanterait « CRS = PS » — qui soulageaient peut-être le militant énervé mais n’ont pas marqué l’histoire de la culture populaire.

« Le casque des pavés ne bouge plus d’un cil. »

Nougaro écrit seulement quelques semaines après la fin des événements et regrette la fin du mouvement. Il affiche la sympathie qu’il éprouvait pour cette ambiance de fraternité, ce vent frais qui chassait l’odeur de renfermé dont je te parlais à propos d’une autre chanson de Nougaro.

« Ces temps ci, je l’avoue, j’ai la gorge un peu âcre
Le Sacre du Printemps sonne comme un massacre. »

C’est le temps de la désillusion. Dans le refus de l’amertume ou de la routine promise comme seul avenir, on voit des jeunes partir pour une Asie bouddhiste fantasmée quand d’autres partent en Afrique se rendre utiles en travaillant dans la coopération. On voit des jeunes intellectuels s’établir en usine aux côtés des ouvriers. On voit des jeunes urbains s’installer dans des campagnes reculées pour cultiver des terres abandonnées par l’agriculture moderne. Et, même si on n’a plus un grand mouvement, la décennie suivant mai 1968 verra un nombre extraordinaire de luttes dont certaines ont marqué l’époque. Bien sûr on pense au Larzac et à Lip. Mais on ne peut pas oublier toute la myriade de bagarres comme ces douze femmes d’une petite ville de Bretagne qui ont séquestré le patron… de leurs maris.

« La Seine de nouveau ruisselle d’eau bénite
Le vent a dispersé les cendres de Bendit
Et chacun est rentré chez son automobile. »

Claude Nougaro se trompe. Car, si les urnes ont reconduit un gouvernement conservateur, le vent du boulet a effrayé durablement le pouvoir. Il reste une ambiance d’insoumission. « Ça va comme un pavé dans la gueule d’un flic ! » dit-on du travail qui se présente à la perfection sur un chantier. Et c’est ce pouvoir, entre sacristie et drapeau tricolore, qui légalise la pilule et l’avortement. Ce pouvoir, où un millionnaire est ministre, qui augmente le salaire minimum de 35% et le salaire minimum agricole de 55% pour l’aligner sur un salaire interprofessionnel qui ne l’était pas. Qui indexe les salaires sur le coût de la vie. Ce qui nous vaut une augmentation officielle de salaire chaque trimestre. On oublie aujourd’hui que c’est le ministre fauxcialiste Jacques Delors qui a mis fin à l’indexation des salaire sur le coût de la vie. Il avait nommé « désinflation compétitive » ce coup de Jarnac.

Claude Nougaro termine tout de même sur une note volontaire.

« Gazouillez, les pinsons, à soulever le jour ! Et nous autres, grinçons, ponts-levis de l’amour ! »

Que deviendra tout ce mouvement qui secoue la poussière libérale en ce printemps 2016 ? On ne le sait encore. Mais ne te décourage pas si « chacun est rentré chez son automobile. » Tous ces robocops qui gazent, cognent et grenadent, nous disent un pouvoir aux abois…

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