La « laïcité » en 1967 : Claude Nougaro chante « Je crois »

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Chaque lundi, pour bien commencer la semaine, on s’en remet une de derrière les fagots tout droit dans les oreilles. C’est le Nougaro du lundi.

Les années entre 1960 et 1968. Aujourd’hui on a oublié — même les vieux l’ont oublié — le poids de l’Église catholique, le poids des traditions, le poids du conservatisme, le poids d’une ambiance confite au confessionnal, le poids d’une morale à la sauce naphtaline.

La « fille-mère » était une figure maudite. Alors qu’aujourd’hui la majorité des enfants naissent hors mariage, tu n’imagines pas à quel point la locution « fille-mère » pouvait être infamante. Les familles étaient prêtes à tout pour éviter cette tache indélébile qui salissait toute la famille.

Louise a appris à un âge avancé, longtemps après le décès de sa mère, que l’homme qu’elle avait regardé comme son père… était le brave voisin qui avait accepté d’épouser sa mère enceinte pour éviter le scandale. Les deux hommes que Louise avait connus, le père naturel comme le père nourricier, étaient morts depuis bien longtemps. Elle en a fait une dépression qui a pourri ses dernières années de retraite.

Marcel a été élevé par une mère seule. Elle ne lui a jamais dit qui était son père. Il n’a jamais connu, ni grands-parents, ni une seule personne de la famille. Et sa mère était âgée quand elle lui a enfin raconté sa vie. Issue d’une famille d’une lointaine province. Elle est arrivée à Paris, chassée de la famille comme de la région, alors elle était enceinte. Elle a galéré des années comme bonne à tout faire au service de la grande bourgeoisie, Marcel conserve un vague souvenir des chambres de bonne, avant de trouver un boulot d’employée moins étouffant et moins mal payé. Elle avait tenté de loin en loin de renouer avec sa famille qui a toujours opposé le silence à ses lettres.

Devant les églises tu trouves des affiches avec la liste des films déconseillés. Les curés tonnent qu’écouter les chansons égrillardes de Pierre Perret conduit aux flammes de l’enfer. Une jeune voisine subit un viol et, en représailles, sa famille l’exile dans une ville lointaine où elle se consumera entre honte, dépression et solitude avant de se donner la mort. Les publications destinées à la jeunesse sont étroitement surveillées et la censure tombe très souvent y compris sur des trucs aussi anodins que les super-héros américains comme Spiderman. Même les athées échappent mal à l’emprise religieuse catholique : dans ma ville de lycéen ils font par provocation un banquet le jour… du vendredi saint.

Après t’avoir brossé cette ambiance pesante je te laisse imaginer comment on reçoit Claude Nougaro dans les sacristies de 1967 quand il chante « Je crois » dont le texte n’est pas vraiment l’acte de foi d’un dévot.

Le corbeau croasse
Et l’herbe croît
Le crapaud coasse
Et moi je crois
J’ai pas d’apôtre
J’ai pas de croix
Je crois en l’autre
Je crois en moi

Maintenant tu comprends pourquoi je ricane très fort quand on nous soûle avec une laïcité outragée qui serait aujourd’hui attaquée de toute part. Ma mosquée reçoit tout au plus trois cents personnes le vendredi quand les musulmans sont censés être une vingtaine de milliers. Ma synagogue n’accueille qu’une quinzaine de fidèles. Mes derniers curés soignent leurs rhumatismes en compagnie de leurs dernières ouailles retraitées. Même mes cathos tradis pur sucre — une quarantaine dans mon église à messe chantée en latin — vivent à la colle avant de se marier, divorcent à tout va et font des familles recomposées quand ils ne se retrouvent pas seuls comme des cons après avoir cocufié leur légitime.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation.