#NuitDebout : des désaccords et une engueulade

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On trouve tout aux Nuits Debout : du blanc, du noir, du rouge de colère, du jeune et du beaucoup moins jeune, des intellos et des prolos avec ou sans boulot. On y a même vu des totalitaires.

Hervé a vingt-quatre ans. Il travaille dans un « atelier de conditionnement de l’industrie agro-alimentaire. » En clair il met de la viande en barquettes pour les supermarchés. Travail à la chaine. Épanouissant comme tu peux l’imaginer. Tu auras du mal à mesurer à quel point il n’a aucune envie de parler de son boulot. Il cause de laïcité. C’est un sujet qui le rend bavard à l’infini. Il a une intolérance brutale à l’égard des croyants. Il se sent agressé par le moindre signe ou geste pouvant montrer une croyance. La laïcité, pour lui, c’est l’interdiction absolue de toute expression collective des religions. La laïcité, pour lui, c’est reléguer les religions dans le « privé » des catacombes. Ça interloque. Il a collectionné une myriade de boulots de merde en alternance avec des périodes de chômage mais toute sa colère se concentre sur les croyants. Une lycéenne lui explique que cogner sur un bouc-émissaire ou pisser dans un violon… Comment trouve-t-on un dérivatif, laïcité ou autre, quand on aurait de bonnes raisons de se révolter d’abord contre ce qui pourrit sa propre vie ? Quelle puissance permet de graver dans les têtes de tels dérivatifs ?

Virginie, cheveux blancs, est à la retraite depuis des années. « Je coûte cher à ne pas mourir assez vite mais le Medef va bien trouver une solution pour réduire ces charges insupportables que nous sommes » dit-elle en rigolant. Virginie s’est installée confortablement sur une chaise et elle fait des tartines avec un autre pas jeune qui coûte cher. Toute la soirée ils ont approvisionné l’assemblée en tartines diverses. De la nourriture récupérée par une équipe de jeunots sur les marchés et dans des supermarchés. Virginie regarde la date de péremption d’une imposante pile de sachets de jambon destinés à la poubelle par un supermarché. « À consommer de préférence avant le 04/05/2016. » Quatre mai. Au supermarché on a sans doute lu 05/04/2016. Cinq avril. La scène se passe quelques jours après le 5 avril… « Quel incroyable gaspillage ! » L’équipe du troisième âge fait aussi des tartines de fromage. Virginie ne connaissait pas ça. La toute toute petite boîte de fromage frais, quantité pour faire une tartine. « Quel incroyable gaspillage ! » dit-elle en mettant un énorme tas de boîtes vides dans la poubelle. Un énarque lui expliquerait qu’on ne peut pas réduire la marée de cet in-dis-pen-sable plastique qui finit dans les océans.

Hervé lit un essai de proclamation de ce qu’est la Nuit Debout. Citoyenneté, démocratie et tralala. Le caractère et le goût d’une eau claire. À tenter d’être rassembleurs les rédacteurs ont abouti à un texte d’une infinie fadeur. À fuir le conflit ils ont oublié un gouvernement qui ne nous fait pas de cadeaux. Oublié le Medef, les multinationales et les actionnaires. Oublié les paradis fiscaux ou la concurrence libre et non faussée. Oublié que les puissants sont en guerre contre nous. L’esquisse de texte est retoquée par l’assemblée.

« Speak white ! » Parle blanc ! Un esclave ne doit pas parler sa langue mais celle de ses maîtres. « Speak white ! » En public un québécois ne doit pas parler français mais anglais. « Speak white ! » La vieille injonction raciste colonialiste est toujours de mise. L’homme aux cheveux très courts demande, au nom de la très sainte laïcité, l’interdiction du port de la djellaba et de la gandoura en sus des foulards et autres robes longues. Longues comme la liste de tous les vêtements qu’il veut interdire. Vêtements qui ont pour caractéristique commune d’être d’origine étrangère. L’usage de la Nuit Debout veut que l’on approuve ou désapprouve en silence avec un geste. Dans un grand brouhaha une femme d’âge mûr lui coupe la parole pour lui demander avec véhémence d’enlever son jean, symbole d’asservissement aux multinationales, et son pull qui porte le logo d’un marque connue. « Non mais qui es-tu pour me donner des ordres sur la façon de m’habiller ? Je fais ce que je veux, bordel de dieu ! Va-t’en, tu t’es trompé d’adresse, on ne veut pas de fachos ici. » Le niveau sonore est très élevé. Des femmes et des hommes protestent vigoureusement. Un beau raffut. À remarquer que toutes les protestations sont venues des white. Pas une peau colorée et pas un musulman n’a ouvert la bouche. La difficulté à sortir de la position de minorité soumise au talon de fer d’une république blanche catholaïque…


Zachary Richard, acadien de Louisiane, chante « Réveille ! » avec Pierre Robichaud et le groupe 1755, acadiens du Nouveau-Brunswick. (1755 est l’année noire de la déportation des Acadiens.)

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation.