#NuitDebout : « un sentiment d’amitié, de fraternité, de sérénité »

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On trouve tout aux Nuits Debout : du blanc, du noir, du rouge de colère, des intellos et des prolos avec ou sans boulot, des femmes de tous les âges.

Sarah, vingt ans, étudiante en première année. Après son bac, Sarah a fait divers petits boulots. Elle a même bossé à l’étranger pour voir qu’ailleurs aussi le soleil ne brillait pas pareil pour tout le monde. Tu sais, elle avait entendu cette chanson du boulot si tellement plus facile à trouver dans les pays libéralisés. Eh bien elle a vite déchanté. Ah ça oui elle a trouvé un boulot de merde d’un claquement de doigt mais… son loyer était supérieur à son salaire ! Par chance Sarah a sympathisé avec une fille qui cherchait une colocataire et elle a déménagé à la cloche de bois. Le pendant de l’emploi hyper flexible hyper mal payé, c’est le logement du même métal pas payé du tout… « Si je me suis finalement décidée à faire des études supérieures, après deux années de galère, c’est parce que je ne me voyais pas continuer à faire toute ma vie les boulots de merde que j’ai collectionnés. »

Martine est à la retraite depuis cinq ans mais elle a repris un boulot d’aide-soignante vingt-cinq heures par semaine parce que ça lui permet d’arrondir sa bien maigre pension d’aide-soignante. Martine, l’histoire de Diane lui flanqué un gros coup au cœur, elle a une fille du même âge. Bien sûr, elle était dans la bande qui a rendu visite à EDF, et elle demande des nouvelles de Diane tous les jours.

Nora, proche de la cinquantaine, vient d’Amérique latine. Elle parle un français ensoleillé truffé de tournures hispanisantes. À la nuit debout, elle s’est arrogée derechef le rôle de patronne de la commission soupe. Et faire une soupe pour cent à deux cents personnes, ça représente un respectable tas de légumes à éplucher. D’autant que les soupes de Nora ressemblent aux soupes du Partageux : la cuillère y tient debout. Debout comme la nuit. Eh oui, si les légumes sont donnés par les maraîchers et commerçants, l’eau est chère ! Les robinets de la ville sont éloignés de la place et on hésite avant de partir avec un bidon de vingt litres au bout de chaque bras. Nora sert au passage, et plutôt deux fois qu’une, deux douzaines de pauvres diables qui hantent le quartier. Elle en connaît deux-trois qui ont suivi avec elle les cours de français langue étrangère dispensés gratuitement par les enseignants retraités du Secours catholique.

Chloé, quand on a décidé de faire la première Nuit Debout, elle a proposé de réserver une zone aux enfants. Chloé, elle a des enfants à l’école primaire et elle a pensé aux parents comme elle qui ne viendraient pas si on n’avait un accueil-garderie-animation. Et c’est comme ça que quinze-vingt gamins hurlent de bonheur dans un coin de la place. Ils écrivent et dessinent à la craie sur le sol. Ils font un spectacle de marionnettes. Ils jouent avec les massues, les échasses et les cerceaux apportés par un circassien. Le gars montre aux gosses comment faire rouler un gros rondin gonflé tout en restant debout dessus. Debout comme la nuit.

Nadja, elle parle deux langues, celle de son père et celle de sa mère. Nadja, elle a deux nationalités, celle de son père et celle de sa mère. Nadja, elle ne comprend pas les réacpublicains qui disent que c’est anormal d’avoir deux nationalités. Elle demande ce qu’ils vont faire de sa mère qui « n’est qu’à demi française, et encore ! par mariage. » Elle demande si les réacpublicains ont l’intention de « divorcer sa mère de ses enfants et de son mari. » Elle termine sur : « Et si on parlait d’histoire d’amour au lieu de parler de double-nationalité ? »

Natacha, une trentenaire, respire le bonheur en disant qu’il se dégage des nuits debout « un sentiment d’amitié, de fraternité, de sérénité. » Les trois journalistes qui lui font face sont interloqués par des propos inhabituels en politique et inhabituels dans la bouche d’une militante de gauche disons… radicalement autonome. Ils finissent par approuver. Ils n’ont jamais vu une ambiance comme ça dans un rassemblement ou dans une réunion politique où la brutalité est plutôt la norme. La plus âgée des journalistes nous avoue qu’elle « passe à la Nuit Debout à peu près un soir sur deux juste parce que ça lui fait du bien et que ça lui lave la tête de tout le moche qu’elle voit dans son travail. »


« Un jour je ferai mon grand cerf-volant / Un côté rouge, un côté blanc / Un côté tendre » Gilles Vigneault chante Le grand cerf-volant.

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