#NuitDebout : jours sombres et nuit noire chez Diane

ILLUSTRATION

On trouve tout aux Nuits Debout : du blanc, du noir, du rouge de colère, du jeune et du beaucoup moins jeune, des intellos et des prolos avec ou sans boulot. Et puis Diane à qui EDF coupe l’électricité.

Dans notre atelier Diane a parlé des coupures d’électricité faites par EDF quand on ne peut pas payer ses factures. Et, assez vite, on a compris que Diane faisait partie des quinze à vingt pour cent d’usagers d’EDF qui ont de la misère pour payer leurs factures. Mais impossible de la faire causer davantage devant le groupe.

Ce n’est qu’après l’atelier qu’on discute vraiment — difficile de la faire parler d’elle devant plus de deux personnes — et on continue les jours suivants par téléphone. Zéro euro sur son compte bancaire et zéro euro de revenu. Son proprio lui fait grâce de son loyer. Comme il sait sa situation, il l’invite de temps à autre au restaurant. Il a l’échine souple, ce vieux bonhomme : elle le traite comme un chien quand elle ne va pas bien. Elle mange en glanant les invendus des magasins. Elle fume quand des gens lui donne des paquets de tabac. Son compteur électrique va être coupé dans les prochains jours.

Elle passe des heures à me raconter toute sa vie. Ça commence quand un cadre de sa boîte lui « passe la main au cul », l’invite au restaurant ou en week-end, se fâche de ses refus répétés. Il finit par lui pourrir la vie au travail, comme si lui passer la main au cul n’était pas suffisant, quand elle rend public le harcèlement sexuel dont elle est l’objet. Diane se crispe encore plus, se plaint auprès de la hiérarchie, finit par déposer une plainte qui finira dans la grande soupe du néant interstellaire. Les cadres sont solidaires de leur collègue injustement accusé. On demande à Diane de s’excuser publiquement devant son harceleur. Elle est mise à l’écart de tout le personnel, on se défie de Diane, elle devient le bouc-émissaire de toutes les rancœurs. Elle finit par claquer la porte de la boîte. Adieu l’emploi à vie mais comment tenir le coup dans une telle ambiance ? Après son départ le harceleur trouve illico une nouvelle proie.

Diane sort essorée de ces années où personne ne la comprend. Son chéri l’a plaquée. Elle est au chômage. Quitte sa ville par besoin de changer d’air. Ne perçoit plus qu’une maigre allocation. S’installe dans une campagne où elle ne connaît personne. Elle s’isole, se réfugie dans son univers à elle. Déconnecte de tout. Elle perd son alloc en novembre, sans doute une démarche qui n’a pas été faite, et ne s’en aperçoit qu’en février puisqu’elle ne dépense presque plus un sou.

On ne sait faire, quand on n’est ni psychiatre ni psychologue, la part entre sa volonté de se retirer d’une société qui la révolte, les lourdes séquelles d’années de harcèlement et le mal de vivre qui en découle.

Dans le cadre des actions liées à la Nuit Debout on s’invite en nombre dans les bureaux d’EDF pour empêcher la fermeture du compteur de Diane. Autant attendrir une bureaucratie soviétique sur le sort d’un refuznik dans une lointaine mine du Goulag ! On finit quand même par amadouer un peu un cadre qui, entre des propos surréalistes, nous explique une procédure chafouine pour obtenir l’électricité gratuite pour Diane tout en effaçant par étapes la dette accumulée.

Les médias, qui nous expliquent ce qu’il faut penser, disent que la Nuit Debout est un repaire de bourgeois. Je n’ai pas encore rencontré mon premier bobo mais, que ma lectrice et mon lecteur me fassent confiance, je continue ma recherche de Bénédictin avec un obstination toute monacale. À demain !


Les Frères Jacques chantent « La confiture » parce que ça fait du bien de rire un moment.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation.