#NuitDebout : des noctambules multicolores de sept à soixante-dix-sept ans

ILLUSTRATION

On trouve tout aux Nuits Debout : du blanc, du noir, du rouge de colère, du jeune et du beaucoup moins jeune, des intellos et des prolos avec ou sans boulot. Et certainement pas seulement des bobos en mal de sensations ou ces providentiels casseurs pointés par les frileux pour rester couchés.

Une grand-mère — « j’aurai soixante-seize ans au mois de mai » — est venue s’asseoir à côté de moi sur un banc — « c’est plus de mon âge de m’asseoir par terre ! — en attentant sagement son tour de parole.

« Ne vous battez pas entre vous. Blancs ou noirs, catholiques ou musulmans ou incroyants, jeunes ou moins jeunes, précaires ou très précaires, chômeurs ou salariés dans le public ou dans le privé, ne vous disputez pas : ça fait trop bien les affaires du patronat et de son gouvernement. Nous diviser : c’est ce qu’ils veulent pour continuer à régner. N’oubliez jamais ça. Je ne reste pas. Ce n’est pas parce que ce que vous dites ne m’intéresse pas. Je ne suis plus assez alerte pour rester ici toute la soirée. Mais je suis de tout mon cœur avec vous ! »

« Je suis lycéenne, j’ai seize ans alors je ne voterai pas à la prochaine présidentielle. Mais je me demande bien pour qui je voterai quand j’aurai l’âge. Je ne vois pas de différence entre les candidats. Et ils reprennent tous Le Pen pour qui tout est de la faute des étrangers, des musulmans et des nègres comme l’a dit la ministre. »

On se connaît depuis longtemps. Joseph vient toujours me serrer la main quand il arrive. Avec Sophie, cinquante-cinq ans de mariage, ils viennent tous les soirs passer un petit moment à l’assemblée générale. Mais, surtout, ils sont de toutes les promenades. On s’invite un jour à Pôle emploi, un autre à la Société générale « Je veux ouvrir un compte off shore ! », un autre à EDF à propos des coupures de courant. « Ça, on peut, et marcher, ça nous fait du bien. »

Benoît est un jeune garçon un peu timide. En AG, on ne l’entend guère. Mais c’est un secrétaire de commission efficace et là, dans un cercle de vingt personnes, on découvre que le gars a beaucoup à dire. On papote tous les deux et je lui demande pourquoi il reste toujours muet quand racisme ou discriminations arrivent dans les débats. « À la Nuit Debout, personne ne m’oblige à en parler. Alors qu’ailleurs je dois en parler en permanence et que j’en ai ras le bol. » Benoît est arrivé bébé du Congo quand ses parents fuyaient l’un des nombreux épisodes guerriers du pays.

Arthur arrive tous les soirs dans ses vêtements de travail. Il est peintre en bâtiment. Il a vingt-cinq ans et pas la langue dans sa poche. Et c’est un redoutable animateur de commission qui a tant d’esprit qu’on a entendu un badaud dire que c’était « un étudiant bourgeois qui se déguisait en ouvrier ». Les gouttes de peinture sur le front, ça doit être pour faire plus vrai.

« Je suis éducateur. On a un garçon qui aura dix-huit ans la semaine prochaine. Le Conseil départemental le renvoie. À lui de se débrouiller. Il va peut-être se retrouver à la rue. Et c’est comme ça pour tous les garçons et filles la semaine de leurs dix-huit ans. Il n’y a pas d’argent qu’ils nous disent. Mais il y en a pour faire un stade à vingt-cinq millions et une piscine à cinquante millions d’euros. »

Valérie est prof dans le privé. Son école catholique accueille les musulmanes chassées du public. « Parce que beaucoup d’écoles cathos respectent mieux la laïcité que les écoles publiques qui se disent laïques. » Ça fait discuter sur la liberté de conscience, le foulard, la laïcité et les idées d’extrême-droite, les lois raciales.

« Moi, je suis venu sur la place pour boire une bière avec des copains comme je fais tous les jeudis. Par curiosité, je vous ai écoutés et puis j’ai eu envie de vous dire ce que je pense. D’abord c’est rudement bien de donner la parole comme ça à tout le monde et d’écouter tout le monde comme vous faites. J’ai jamais vu ça ! J’ai cinquante ans et j’ai jamais vu ça ! Ce que je veux vous dire, c’est que j’ai toujours été ouvrier. Et, c’était pas toujours facile, mais je retrouvais toujours du boulot même quand j’ai été au chômage. Maintenant j’ai cinquante ans. Et faut savoir qu’à cinquante ans, eh bien, on ne retrouve plus de boulot parce qu’on est trop vieux et que les patrons veulent plus nous embaucher. Et c’est dur de se dire que c’est fini et que je retrouverai plus jamais un boulot. »

Il a les mains abîmées par la chaux, le ciment et les parpaings. Il paraît bien plus âgé que ses cinquante ans : le gars est bien usé par le travail.


Pauvre Martin de Georges Brassens. Avec Thibaud Couturier je t’en avais proposé une version blues trempé dans les eaux du Mississippi. Avec Katé-Mé on découvre que Pauvre Martin est une chanson traditionnelle de Basse-Bretagne rajeunie à l’électricité.

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