La défense de nos hôpitaux mérite mieux que des calembredaines

La défense de nos hôpitaux mérite mieux que des calembredaines

Bien avant l’acte où entre en scène un virus fourbe, nos médecins hospitaliers, nos infirmières et nos aides-soignantes sont déjà depuis longtemps sur les genoux, l’écrivent et le crient.

« Nous sommes à un point de non-retour où l’hôpital public va s’effondrer comme une barre obsolète de banlieue sous le regard avide de l’hospitalisation privée. » Comme c’est Philippe Lévy, professeur d’université et chef de service à l’hôpital Beaujon de Clichy qui écrit dans le journal, et pas un clampin politicien sans l’ombre d’une compétence, je prête attention à ses propos.

Et peu après, voici Valérie, médecin dans l’hôpital de ma ville. Qui nous raconte par le menu l’intense tension psychologique, dans son service embouteillé du matin au soir, juste pour parvenir à ne pas commettre la faute irréparable qui coûterait la vie à un patient. Elle aussi, je l’écoute avec attention. Jusqu’à ces phrases qui me font sursauter :

« […] Et tout ça favorise les hôpitaux privés. » Et de nous citer le nom de la clinique privée de la ville.

« Je n’ai pas d’argent magique »

C’est là que je traîne des pieds pire que Gaston Lagaffe mal réveillé sommé d’aller travailler. Favoriser les hôpitaux privés ? Nous n’en prenons pas le chemin. Je consulte souvent la littérature des extrémistes libéraux. Bon, je t’accorde volontiers que ça ne vaut pas Giono, Dos Passos ou Traven, ou bien London ou ton écrivain fétiche, mais ça permet de connaître à l’avance les lubies de nos gouvernants…

Ce n’est pas l’immense avantage de l’hôpital privé – souple et flexible et affriolant – sur nos hôpitaux publics – dispendieux et soviétiques et en surpoids adipeux – qui excite nos libéraux. C’est la dépense. Le blé. L’oseille. Le fric. « Ma cassette, ma cassette ! » répétait déjà l’Avare de Molière.

Est-il rentable de réparer le col du fémur de ta grand-mère ? Voilà la question qui obsède mes auteurs libéraux : les Français claquent trop d’argent en soins médicaux. Un pognon de dingue !

Tu connais toi aussi ce discours libéral. Mais si ! Rappelle-toi ! « Je n’ai pas d’argent magique » répondait Emmanuel Macron à une infirmière épuisée et en colère. Alain Minc et Jacques Atali proposaient de laisser mourir les vieux, improductifs, après l’âge de 70 ans. Ah, tu vois, ça te revient d’autant mieux que ces deux messieurs ont maintenant dépassé l’âge pivot pour lequel ils préconisaient l’euthanasie par absence de soins.

De Saint-Martin-en-Campagne aux Lilas (93)

Ma camarade toubib Valérie, quand on en est au cidre de l’after, je lui dis gentiment qu’elle se plante. On a un excellent exemple concret et voyant et difficile à contester. Depuis trente ans on a fermé des maternités publiques par centaines. On a presque divisé leur nombre par trois. Un massacre ! Verdun !

On a commencé par les maternités de campagne et de petites villes en disant qu’elles n’étaient pas rentables. Et puis j’ai reçu un message de mon copain Nicolas dont la maternité des Lilas fermait. Les Lilas qui jouxtent Paris ! Dans le département – la Seine-Saint-Denis – qui a le plus fort taux de natalité de France ! On n’est plus à Saint-Martin-en-Campagne avec trois-quatre connes qui voudraient accoucher dans le luxe, le calme et la volupté…

Eh bien pendant cette hécatombe des maternités publiques, combien de nouvelles maternités privées ont ouvert leurs portes ? Combien ? Valérie, ma camarade toubib hospitalière et aussi mère de famille, n’en connaît pas. Pas une seule ! « Bah, oui c’est vrai, tu as raison sur ce point. Mais… »

Attention, le diagnostic passe en secteur psy – rayon amateur avec fiches pratiques à découper – car on entre en pleine dissonance cognitive.

Valérie me remet encore une couche sur « le privé » et la grande clinique de notre ville ! Je la connais bien, la clinique, j’y vais. C’est l’unique adresse de ma ville si tu portes des lunettes. Elle regroupe tous les ophtalmos. Faut dire qu’ils ne sont pas nombreux. Cette clinique, ce n’est pas la copie d’un hosto, c’est un cabinet médical, plutôt un ensemble de cabinets qui regroupe des médecins spécialistes. Tu vas à ton rendez-vous – pris il y a six mois… – sur tes deux jambes et tu ressors dans la demi-heure qui suit. Peu à voir avec un hosto où on te ramone les coronaires, te fait l’échange standard de pièces détachées ou joue au puzzle avec tes os en confiture.

Le désert (médical) avance

Bon, on peut sourire de cet acharnement à lutter contre « les appétits du privé ». Ne crache pas sur ton écran, je défends autant que toi les biens communs, hôpital et forêt, train et sécurité sociale, littoral et retraite des vieux. « C’est ensemble que nous serons en bonne santé. Ou non. […] Nous avons besoin de nous soigner tous pour soigner notre société et mettre chacun à l’abri du pire, virus ou effondrement. » On est bien d’accord.

Mais permets-moi d’adopter un instant le regard du piéton lambda. Qui voit le désert médical s’agrandir autour de lui tandis qu’on lui parle d’un « privé » qui ressemble à l’Arlésienne. Un croquemitaine qui fait peur aux petits enfants mais n’existe que dans de jeunes cerveaux débordant d’imagination. Mon citoyen lambda, habitué aux calembredaines du politicien moyen, écoute d’une oreille distraite : ce qu’on lui raconte ne correspond pas à ce qu’il voit. Tiens, c’est qu’il faut six mois pour obtenir un simple un quart d’heure avec le docteur des yeux !

Alors laissons à nos petiots les histoires pour frissonner en cachant les yeux sous la couette quand ça fait trop peur.

L’abominable virus à foie jaune aux yeux bridés

Nos riches comptaient sur le privé tant vanté par nos libéraux pour s’épargner les misères du bas peuple. Pour ne pas participer au financement d’un système collectif de santé parce que, faut pas déconner, c’est « ma cassette ! » Et voilà que nos riches découvrent que, avec l’arrivée de l’abominable virus à foie jaune aux yeux bridés, merde ! même avec des poches pleines de pognon c’est pas sûr du tout du tout qu’ils trouveront un lit hospitalier si qu’ils sont très beaucoup malades.

C’est pas les trente-quarante lits de la clinique de mes ophtalmos grassement payés qui vont compenser les milliers de lits des hôpitaux publics fermés de la région… Les zinvestisseurs n’ont jamais mis leurs milliards dans la construction et le fonctionnement d’hôpitaux privés. Trop cher pour une rentabilité trop aléatoire : les zinvestisseurs estiment sans doute que le riche ne voudrait pas payer là non plus…

Les partis qui veulent revoir des électeurs doivent dire la vérité. Les syndicats qui veulent défendre les salariés doivent dire la vérité. Cesser d’inciter nos petiots à mettre les yeux sous la couette en parlant du méchant loup. Nos concitoyens sont adultes. La défense des biens communs, tels nos hôpitaux, mérite mieux que des histoires imaginaires où nous perdons notre crédibilité.


« Y’a bien dix puces dans mon armoire / Y’en a des marron et des noires. » Les Ours du Scorff  – une valeur sûre pour faire passer du bon temps à tes gosses en ces temps d’école fermée – chantent « J’ai bien dix puces ».

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.