#MerciPatron : petit précis d’humanité à l’usage des militants

Merci_Patron_affiche.jpg

Dans le mode d’emploi de Merci patron ! paru dans Fakir — en kiosque et par abonnement, j’insiste sur le rapport qualité-prix sans concurrent sur le marché — François Ruffin met le doigt sur un aspect fondamental qui, à mon humble avis, explique beaucoup d’échecs de ces trente dernières années.

François Ruffin :

<< Après Merci patron !, à Besançon, un monsieur à pull rouge profite du débat pour défendre sa cause : « Y’a trente-deux appartements, dans le quartier du Chatou, les gens se font mettre dehors par la mairie ! Alors, samedi, à 11 heures, ils font une opération porte ouverte, vous pouvez les rencontrer chez eux. »

Une dame à sweat violet prend la parole derrière : « Excusez-moi, mais qu’est-ce que ça va changer qu’on aille les voir, ces gens ? Qu’est-ce que ça va améliorer pour eux ? »

Je ne suis pas d’accord.

Je lui dis : « Ça va tout changer. Pourquoi ? Parce que si vous les voyez, si vous les avez en face de vous, qu’ils vous parlent, avec leurs visages, avec leurs sentiments, leurs intonations, après ça, vous aurez mille fois plus envie de vous bagarrer pour eux. Il ne s’agira plus seulement d’une cause, en général, mais d’hommes et de femmes. Qui a envie de se battre contre la précarité ? Personne. Pas moi en tout cas. Les batailles contre les mots de quatre syllabes, en -tion, en -isme, en -té, ça me fait chier. Par contre, si je vous dis ‘Serge Klur’, maintenant que vous avez vu le film, je suis sûr que vous êtes tous prêts à vous mouiller pour ‘Serge Klur’, et à travers lui, ensuite, à mener un combat contre la précarité. »

C’est un souci pour la gauche, je pense : elle est truffée d’intellectuels, de diplômés, et du coup, on va tout de suite à la théorie, aux grands concepts, avant d’en passer d’abord par les corps, les sens, les émotions, les passions. Voire, carrément, il ne faudrait pas de ces émotions, contre la raison. Mais la politique, ce sont aussi des sentiments. >>

Manuel express de cuisine militante. Si tu veux fédérer, tu dois t’adresser à ce que nous avons en commun. Et ce qui nous regroupe spontanément, ce ne sont pas des idées abstraites, mais c’est notre humanité avec notre goût des autres.

Souviens-toi de cette photo d’un petit garçon noyé. Pourquoi a-t-elle fait le tour du monde ? Notamment parce que l’on sort de l’abstraction — « les réfugiés » — et des débats d’idées pour entrer brutalement dans la réalité d’Aylan, trois ans, qui gît sur une plage. On commence par l’émotion. Ce petit bonhomme pourrait être mon fils ou mon petit-fils, mon neveu ou mon cousin, le fils des voisins ou son copain de maternelle. On ne discute pas pour savoir si on parle de réfugiés, de migrants ou d’envahisseurs. On n’est pas dans la généralisation abstraite. On est face à la mort d’un gosse. Et rien, pas un mot, pas une idéologie, non, rien ne peut justifier cette mort.

Photo 2016022765.jpg

La photo ci-dessus a fait la semaine passée le tour de l’internet grec. Un petit garçon marche seul sur une route grecque. Ils ont amplement matière à s’inquiéter pour eux-mêmes et pourtant les Grecs se sont beaucoup interrogés sur le sort de ce petit bonhomme. On recherche l’auteur anonyme de la photo. On voudrait qu’il nous dise si le gosse était seul ou s’il était avec ses parents. On voudrait savoir pourquoi ce gosse marche avec une telle vigueur, vers où il marche et quel enfer il fuit. On s’inquiète pour ce petit bonhomme parce qu’on est avant tout une femme ou un homme et que l’on veut d’abord prendre soin d’un petit être humain fragile. On laisse d’abord parler notre âme. C’est ensuite que l’on mènera le combat contre tous ceux qui veulent trier les humains dans leur immonde déchetterie.

Le site de Fakir et puis aussi toutes les salles où on peut voir Merci patron !


« Au moindre coup de Trafalgar / C’est l’amitié qui prenait l’quart / C’est elle qui leur montrait le nord » Georges Brassens chante Les copains d’abord.

A propos de Pierrick Tillet 3883 Articles
Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.