#MerciPatron : Bernard Arnault et le four à chiens

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Madame me reçoit dans son salon aux beaux meubles anciens. Elle est si fière de me faire visiter son château. La charpente, en coque de bateau renversée, est classée monument historique.

Ce n’est pas Chambord ou Versailles mais ce petit château de campagne est niché dans un bel écrin. On y accède par un long chemin qui traverse les bois. Le château surplombe les prairies entourées de belles haies de chênes, charmes, érables et la rivière qui serpente en contrebas. Une maison des champs bien agréable.

Madame me montre les communs après la visite du château. Bon, des vieilles pierres, j’en ai quand même visité un joli paquet. Et si, après toutes ces années, je conserve le souvenir de ce petit château après en avoir vu tant d’autres, c’est à cause d’un petit rien. Un détail titille. Madame me montre le four à chiens. Construction monumentale en pierre de taille et briques pour l’intérieur.

On chassait à courre sur le domaine. L’élevage du mouton était la spécialité de la région. Et, si tu n’es pas très au fait de la chose, les tiques abondent là où paissent les moutons. Le drame des chasses à courre locales, c’était la meute des chiens qui rentraient couverts de tiques. Alors la valetaille lavait et brossait les chiens dans un grand bassin d’eau chaude en pierre taillée. Puis les mettait dans le vaste four où une douce chaleur leur permettait de ne point s’enrhumer tandis qu’ils séchaient agréablement. Et voilà comment on éliminait les tiques des chiens. Ah ça ! La noblesse châtelaine et chasseresse prenait grand soin de ses compagnons à quatre pattes.

L’historien local, spécialiste de ce coin de campagne, je le rencontre à plusieurs reprises tandis que je visite les châteaux du secteur. Il me raconte les disettes fréquentes et les paysans du coin, rançonnés par leurs nobles propriétaires, survivant en mangeant châtaignes et haricots secs toute la mauvaise saison. Me raconte comment un paysan-charbonnier, logeant la moitié de l’année dans une hutte de branches, a piégé les derniers loups dans la décennie suivant la première guerre mondiale : La prime donnée par les autorités mettait du beurre dans ses épinards. Me raconte comment les paysans-forestiers-artisans utilisaient le moindre brin de châtaignier pour fabriquer outils et ustensiles vendus sur les marchés. Me raconte qu’à la toute fin du XIXe siècle encore, les conseils de révision remarquaient la petite taille des conscrits de la région, leur maigreur, leurs handicaps dus aux carences alimentaires. Me raconte que l’on a cessé ici de mourir de la tuberculose après 1950.

Un four à chiens ! Le châtelain traitait mieux ses chiens que ses paysans.

Avec Merci patron ! on apprend qu’un costume Kenzo, vendu mille euros, coûte soixante-dix euros à fabriquer. Dont quarante euros de main d’œuvre, salaires et cotisations sociales incluses. La marge permet à Bernard Arnault de se payer les fours à chiens d’aujourd’hui.


Pauvre Martin, chanson de Georges Brassens, devient ici un blues trempé dans le Mississippi. Thibaut Couturier, chant ; Michel Herblin, harmonica ; La Fabrik’, le reste.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation.