Gratuité : est-ce que manger à sa faim, ça se mérite ?

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Le gosse s’affaisse sur lui-même. Comme aspiré par la terre. Ses jambes ne le portent plus. L’institutrice a la peur de sa vie en prenant dans ses bras un petit bonhomme inconscient. Un instant elle le croit mort. Il faut dire, la maîtresse est assez émotive.

C’est plus tard que l’on comprendra. Le gamin n’avait rien mangé ce jour-là et ne mangeait pas assez depuis… trop longtemps.

— Mais tu n’avais rien remarqué avant ? 

— Tu sais, en début d’année scolaire, on est occupés à faire connaissance avec les nouveaux et à calmer les turbulents. On est attentifs à ceux qui n’ont pas le niveau et à ceux qui peinent à suivre. En plus, j’en surveillais un de près pour qui on a fini par faire un signalement. Il portait souvent des traces de coups… Alors le petiot qui ne mangeait pas assez, lui, calme et plutôt bon élève, il ne se faisait pas remarquer et j’avoue que je n’ai rien vu.

Paul Ariès se fait l’avocat fougueux de cette idée fondamentale : sortir des biens et des services de la sphère marchande en les rendant gratuits. L’extension de la gratuité n’est pas une idée consensuelle. Alors, plutôt que de discuter dans l’abstraction, il vaut mieux partir de cas pratiques.

La cantine gratuite pour tous les gosses dans toutes les écoles ! Qui, en creusant un peu, pourrait être contre une telle mesure ? Parce que voici la question de fond : Est-ce que manger à sa faim, ça se mérite ? Un gosse doit-il mériter son repas ? Un gosse est-il responsable des difficultés — économiques ou autres — de ses parents ? Peut-on punir un gosse — tu ne mangeras pas aujourd’hui, pas cette semaine, pas ce mois-ci ! — parce que ses parents ont fait ou n’ont pas fait ceci-cela ? Peut-on demander une quelconque contrepartie à un gosse en échange de son repas ?

Proposer la cantine gratuite, de la maternelle à l’université, permet de s’interroger sur la gratuité. Sans tortiller du cul. Sans se perdre dans des débats abstraits où chacun peut rester bien confortablement sur sa position de principe et ses certitudes. 

Qui prétendra que l’on peut faire payer à un gosse — tu ne mangeras pas ! — les choix de ses parents ? Et ma question est boiteuse : peut-on parler de choix quand la ligne d’horizon est la survie au jour le jour ?


La complainte des terr’-neuvas, chanson de Gaston Coûté mise en musique par Marc Robine, chantée par icelui  et Gérard Pierron.

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