La vie rêvée de Bernard qui palpe le RSA

ILLUSTRATION

Bernard est un vétéran du RMI/RSA. Depuis sa création, oui, depuis 1989 ! En voilà un profiteur ! Bon, ne va pas l’envier trop vite. Bernard dort dans la rue, sous un porche de la médiathèque ou d’un immeuble, dans le local où tu vas laver ton linge ou bien dans un parking souterrain.

Une assistante sociale lui a dégoté le RMI à sa dernière sortie de prison. Depuis, pas le moindre court séjour en taule : plus besoin de la kyrielle des larcins dont Bernard était coutumier pour manger à sa faim de grand gaillard. Multirécidive qui fâchait le juge qui le réexpédiait à l’ombre.

Bernard passe sa vie assis sur le gros sac contenant ses biens qu’il trimbale partout. Il squatte le même trottoir : la maison inhabitée qui lui sert de dossier est à vendre depuis une bonne douzaine d’années alors personne ne lui demande de partir. Parle aux voitures qui passent. Leur raconte des histoires, les fait rire ou bien les engueule vertement selon son humeur. Attention ! Bernard parle aux voitures. Jamais aux conducteurs.

Quand il est bien luné, il accepte aussi de parler aux quelques personnes qui respectent son intimité sur son carré de trottoir, qui préviennent qu’elles arrivent — toi, tu sonnes avant d’entrer chez tes copains — et qui lui serrent la main — on n’est pas des chiens. Quand ça va pas, Bernard ne parle plus à personne, pas même aux deux-trois compagnons de misère du quartier, et ça peut durer plusieurs mois. Comme Bernard a un compte en banque où est versé son RSA, le distributeur automatique de billets est le seul à se faire engueuler. Et c’est comme ça depuis 1989.

Je connais Bernard depuis que j’habite la ville. Il ne se passe guère de semaine sans qu’on se voit. Avec juste un signe de la main quand il est bougon. « Ah, ouais, bonjour la maraude ! » Je ne suis, à ses yeux, qu’une pièce d’un ensemble indifférencié même si je ne fais plus de maraudes depuis un moment. Comme les bénévoles de la Croix-Rouge qui prennent grand soin de lui quand le thermomètre plonge. Comme la vieille dame du voisinage qui lui apporte tous les soirs une soupe chaude.

On a fait les comptes, en faisant abstraction de la taule, Bernard n’a pas dormi dans un logement depuis les alentours de 1983. Quand on se préoccupe du sort des réfugiés, de bonnes âmes nous reprochent d’oublier les sans logis français.

Régulièrement des pétitions demandent à la mairie d’expulser Bernard du quartier. Est-ce que ces bonnes âmes ont refusé de signer la demande d’expulsion d’un Français ?


Photo : une expulsion massive de Roms au petit matin à Paris. Les 12 autres photos méritent le détour.

Les choses les plus simples, une chanson de Gabriel Yacoub interprétée par Joan Baez et Maxime Le Forestier.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation.