Réfugiés : quand la vie est une course de bête traquée

ILLUSTRATION

Une soirée près du Rhône. Une jeune femme pleure à chaudes larmes sur un banc alors que je passe en vélo. « S’il vous plaît, monsieur, aidez-moi ! » L’accent et les difficultés pour ces quelques mots disent de suite qu’elle n’est pas francophone. Je m’assieds à côté d’elle.

C’est la langue que nous avons en commun. Elle me parle dans un néerlandais simple. Le langage d’un enfant appliqué à l’école primaire. Elle n’a rien, pas de bagage, pas d’argent, pas de téléphone, et elle ne sait où dormir cette nuit.

Elle est censée être mauritanienne. Un pays dont elle a le passeport mais où elle n’a jamais mis les pieds. Elle est née au Sahara espagnol. Elle a passé son enfance, parmi des réfugiés, au Maroc où elle n’a plus personne. Une sœur en Suède. Une autre sœur quelque part en France qu’elle ne parvient pas à retrouver. Elle a travaillé plusieurs années aux Pays-Bas comme employée de ménage. D’où sa connaissance du néerlandais.

Elle est à la rue ce soir à la suite d’une histoire dont je peine à démêler les fils. J’appelle la police. Deux gars arrivent vite. Je leur raconte tout ce qu’elle vient de me dire et fais ensuite office d’interprète.

Sa vie ? Elle va émouvoir même les flics qui en ont pourtant vu d’autres. L’embrouille ? C’est leur métier et ils en font leur affaire. « Ne vous inquiétez pas, monsieur, elle ne dormira pas à la belle étoile, cette jeune dame, on va remettre les pendules à l’heure. On n’est pas des chiens ! »

Dans sa détresse, elle a eu une chance, on ne devait pas être nombreux à comprendre le néerlandais dans le quartier. Et le fait que je puisse traduire tout à deux braves pandores a permis d’enlever une grosse pierre sur son chemin.

Mais que se passe-t-il quand tu n’as pas une langue commune pour te faire comprendre ? Quand tu fais face à des gens qui refusent de t’écouter ? Quand une administration préfectorale décide de réduire le nombre de réfugiés comme on décide de jeter à la poubelle un surplus encombrant ?

À Calais, madame le préfet ne veut plus voir de réfugiés. Alors elle décide qu’il ne restera pas plus de 2 000 réfugiés. Et seulement stockés dans les conteneurs à douze dans quatorze mètres carrés, sans eau, sans douche, sans cuisine et sans le moindre local collectif. Dans un enclos fermé gardé par des vigiles et des chiens. Madame le préfet, voix de l’État, ne veut plus de bidonville. Elle fait raser une première zone au bulldozer. Avant, sans doute, le reste en fin d’hiver. Que vont devenir tous ceux qui n’auront même plus le droit de loger sous une tente ou un abri de fortune ? Que vont devenir les très nombreux surnuméraires ?

Ils se cacheront. Comme ils le pourront. En regrettant la tente qui était déjà mieux qu’une bâche ou un sac poubelle pour tenter de s’abriter. En regrettant le bidonville qui permettait au moins rencontres et entraide. Ils se terreront. Isolés. Toujours traqués. Comme des bêtes affolées. Traqués par les voisins irascibles. Par la police. Par les chiens de madame le préfet du Pas-de-Calais. La chasse à courre de notre temps.

Tu liras de suite la chronique de Passeurs d’hospitalités qui a suscité cette bafouille.


« Petite, si tu es kurde, il faut partir / Les enfants morts ne peuvent plus grandir » Pierre Perret chante La petite Kurde.

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