Encore un dimanche de merde !

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Ce dimanche matin, contre la réforme Sarkozy des retraites, on bloquait tous les accès routiers à une vaste zone commerciale. Le filtrage ne laissait passer que les employés allant au boulot.

Les barrages sont levés. Ne reste qu’une poignée de personnes. On a remis les poubelles en place et on a rangé les guirlandes de chariots de supermarché. On éteint les feux, on passe un coup de balai sur la chaussée, on charge les herses sur une remorque. Les vieilles herses agricoles couchées sur le goudron, avec les dents de trente centimètres dressées vers le ciel, on n’a pas mieux comme dissuasion. Même le plus frappadingue des conducteurs respecte religieusement les herses… Arrive une jeune femme de mauvaise humeur que je ne te dis que ça. Elle hurle.

— Je m’en fous qu’on me prenne les poubelles mais, merde ! vous pourriez au moins les rapporter toutes ! Il me manque une grande poubelle pour le carton  !

Elle est en pétard la jeune femme. Elle en veut au monde entier et à la CGT. Son manteau beige a touché l’une des poubelles rapportées à sa boîte et le manteau présente deux grandes barres sales. La poubelle a longuement séjourné sous le vent d’un feu de cartons, palettes et pneus. Une suie gluante collante couleur anthracite macule le manteau. Des pneus qui brûlent, ça fait une fumée bien noire avec un dépôt pas propre pas propre…

On retrouve la poubelle manquante sur le parking en contrebas du rond-point. C’est un modèle king size et Jean aide Rémi pour la remonter. 

— On vous la rapporte chez vous. Allez, on vous suit. Montrez-nous le chemin : les copains qui l’ont oubliée sont partis.

Avec le sourire, tout en poussant la poubelle avec Jean, Rémi entame la conversation avec la dame revêche. Lui fait raconter sa vie, la famille, le boulot. Elle a un compagnon et un gamin âgé de cinq ans. Le weekend est pour elle la traversée de l’enfer. Elle bosse tous les samedis et tous les dimanches. Les grands-parents gardent le gosse les samedis où le compagnon travaille lui aussi. Ce matin elle est partie à huit heures et sera de retour chez elle ce soir à vingt heures. Juste à temps pour faire le bisou au gosse déjà au lit. Comme chaque dimanche. Mais quand le compagnon bosse le samedi, elle se lève plus tôt parce qu’elle doit d’abord conduire son gosse chez ses parents avant d’aller au boulot. Le compagnon, lui, il décolle avant cinq heures.

Rémi relance la jeune femme quand elle se tait, explique en trois mots des idées partageuses sur le travail, sur le repos, sur la vie de famille, sur le dimanche. Renchérit quand elle dit qu’elle préférerait rester chez elle avec son gosse et son compagnon. Il l’a amadouée que Jean n’en revenait pas ! 

— Il l’a retournée en trois minutes, le temps de rouler la poubelle jusqu’à son magasin, en s’intéressant à elle, en expliquant avec le sourire, sans employer les gros mots habituels de la gauche. Quand elle est arrivée, elle était en furie. Et quand on est repartis, j’en étais baba ! elle nous aurait embrassés tellement elle était contente !

C’est Jean qui nous raconte combien il vient de prendre une leçon de militantisme qui le laisse ébahi.

— Et le clou, c’est quand Rémi lui a dit que le pressing ne pourrait peut-être pas nettoyer son manteau. (Il préparait le terrain.) Elle a juste haussé les épaules. « Revenez tous les dimanches ! » a-t-elle répondu dans un grand sourire. « Le manteau ? La belle affaire ! Ce matin on a fait seulement deux tickets de caisse ! De neuf heures à quatorze heures ! Deux tickets ! Vous vous rendez compte ? Le patron, il a beau être à l’autre bout de la France, il a beau avoir des douzaines de magasins, il mettra pas longtemps à comprendre. Nous, les employés, on ne trouvera jamais un meilleur argument pour qu’il ne nous fasse plus travailler le dimanche ! Alors le manteau… Revenez tous les dimanches ! »


Photo : Des pas perdus. Un blogueur bénédictin qui consacre chaque dimanche une chronique au travail du dimanche.

« Il parlait de ne plus jamais plier l’échine / Ni de se prosterner devant une machine / Il souhaitait pour les générations futures / De ne souffrir jamais d’aucune courbature. » Georges Moustaki chante Le droit à la paresse en hommage à Paul Lafargue et à son ouvrage le plus célèbre.

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.