On a quatorze millions d’étrangers en France !

ILLUSTRATION

Un copain me le présente et me laisse seul avec lui. C’est un militant « nationaliste » qui a été permanent du Front National.

Maintenant il vit du RSA et te chante le refrain des assistés étrangers qui sucent le sang des Français. Le gars dit tout bonnement, on est en 2011, que Sarkozy et Guéant sont des couilles molles. Lui, au pouvoir, il expulserait « non pas trente mille mais trois millions d’étrangers par an. Pendant cinq ans. »

— Pfffffffuuuiiiiit ! Ça fait quinze millions ! Faudra bien chercher pour les trouver !

— C’est pas difficile. Tous ceux qui ont un grand-parent étranger sont des étrangers. Même s’ils ont la nationalité française. Qu’on leur enlèvera. On a quatorze millions d’étrangers en France.

.@f_philippot : « Une fois le principe réhabilité, il faudra appliquer la déchéance de nationalité plus largement. » @itele

— Front National (@FN_officiel) 28 Décembre 2015

Je résume. Si tu as la peau noire ou un peu sombre tu es par définition un africain et il va te reconduire chez toi. En Afrique. Par bateau parce que l’avion c’est petit volume et petit bras.

— Et tous les descendants d’Antillais dont les ancêtres ne se souvenaient déjà plus que leurs lointains parents venaient d’Afrique, vous en faites quoi ?

— Eux, on les renvoie aux Antilles. Les seuls étrangers qu’on garde, c’est les descendants des Harkis. S’ils sont sages. Parce que s’ils se font prendre à voler une boîte de sardines ou à faire trop de bruit un soir, c’est le bateau tout de suite.

Dois-je te faire de la peine si tu n’as pas comme moi un arbre généalogique familial qui certifie cinq siècles d’enracinement dans le même terroir depuis le rattachement de mon duché originel à la couronne de France ? Le national n’aime guère les noms qui ne sont pas français. Si tu portes un nom italien ou autrichien que même ton arrière grand-père ne savait pas quand ses ancêtres sont arrivés de ce côté-ci des Alpes, tu risques fort de faire partie de son supplément de bagages sur le bateau. Il n’est pas prévu de s’arrêter au chiffre atteint ou à l’élimination des peaux colorées. Tu es un étranger puisque tu as un nom étranger.

— Que chacun reste chez soi !

— Pourtant je note des noms pas français-français parmi vous…

— Il faut des idiots utiles. Chez nous aussi. Pour le moment un Zemmour rend service à notre cause mais on le renverra chez lui le moment venu. Lui aussi.

Le gars te dit tout ça avec un grand sourire désarmant, sans jamais élever le ton, avec une gentillesse et une douceur qu’on rencontre rarement chez les zélateurs de Marine La Peine. Titulaire d’un doctorat, ses propos ne manquent ni de culture ni d’arguments. Tu ne mets pas longtemps à comprendre qu’il connaît sur le bout des doigts ses classiques de Mein Kampf à Léon Degrelle en passant par Alexis Carrel, Édouard Drumont ou Charles Maurras.

— As-tu réussi à lui faire changer ses idées ? me taquine le copain quand on se retrouve.

— Bah, pour lui, c’est fichu. Mais notre tâche consiste à l’isoler. À expliquer que l’ennemi n’est pas le voisin — différent parce que blanc ou basané, jeune ou vieux, catholique ou musulman — qui vit les mêmes difficultés que nous. Que l’ennemi, qui tire profit de notre division pour se gaver, c’est Bernard Arnault, Vincent Bolloré et François Pinault. Que l’ennemi, c’est la religion d’aujourd’hui, la religion du pognon avec ses prêtres du Medef, ses imams de la banque et ses rabbins du libéralisme.

— Et il ne t’a pas parlé des « tantouzes » ? C’est une autre de ses obsessions. Il veut expédier tous les homos dans une île grecque…

La déchéance de nationalité ? Bon, tu es prévenu, ne viens pas pleurer demain.


Photo : Sara Prestianni.

Nuit et brouillard, une chanson de Jean Ferrat, né Tenenbaum, avec une introduction où il parle de son père et une postface à ne pas manquer non plus. La déchéance de nationalité est une vieille histoire.

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.