La France vit au dessus de ses moyens

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File d’attente à la caisse de SuperTruc. Devant la caissière Swann et deux jeunes loulous bien disjonctés. La crème de la crème des zonards.

Têtes à l’envers. Fréquentent l’hôpital psychiatrique de jour. Des cas en or pour la corporation des psys. Le plus mûr a des chaussures à bascule à s’écrouler si tu lui souffles dessus. Le deuxième a consommé sévère, sûrement pas que de la bière, mais parvient à rester debout. Quasi plié à angle droit à regarder la terre entre ses pieds écartés qu’on se demande comment on peut défier ainsi les lois de la pesanteur.

Ils ont fait les commissions. Sur le tapis de la caisse une bouteille de rosé trône au milieu des boîtes de bière.

La caissière téléphone à la caisse centrale. Pendant qu’elle enregistre les achats — trois comptes séparés : faut discuter pour déterminer qui paie quoi et pour discuter, ça discute ! — Swann va faire un tour à la caisse centrale avec sa bouteille de rosé, revient, recause à la caissière. Swann porte des vêtements corrects, semble à jeun ou presque et c’est pas la première fois que je le vois ainsi ces derniers temps. Il se comporte presque comme le gendre idéal ou le grand frère prévenant qui fait la morale à ses acolytes qui se tiennent pas comme il faut. Enfin bon, tu sais ce que c’est avec la caissière qui veut absolument faire payer toutes les bières, le temps passe vite. Et la file s’allonge. Et les clients s’impatientent.

Ouf, les voilà enfin partis tous les trois au rythme d’escargots asthéniques. Chaussures à bascule pris en cheville entre Équerre à grand gabarit et Swann, le seul conscient que ça sent le roussi, qui fait ce qu’il peut pour faire avancer son petit monde. Swann s’est peut-être acheté une conduite. N’empêche qu’à 26 ans — qui en paraissent vingt de plus — on ne le voit pas apte au moindre effort physique.

Dehors les attendent trois voitures avec des gyrophares bleus et des uniformes que je vais pas te dire combien y’en avait : ça ferait trop de chagrin aux ceusses qui veulent diminuer le nombre des fonctionnaires et réduire le train de l’État. Une nuée de keufs. Pour trois loulous incapables, malgré leurs vingt ans, de courir deux mètres sur terrain plat.

Bon, je voudrais quand même rasséréner le contribuable qui sommeille en toi : les frais kilométriques ne sont pas extravagants, le commissariat est juste à l’angle du parking de SuperTruc.

Les keufs passent les bracelets à nos trois compagnons et les embarquent. On note au passage que les keufs portent des gants spéciaux pour pas choper la chtouille. Des gants, qu’on ne perce pas avec une aiguille, qui doivent coûter bonbon.

Insistons sur l’aspect commercial de cette aventure. SuperTruc a fait payer les commissions de mes tourneboulés du carafon avant l’intervention policière. Y’a pas de petits profits ma brave dame… comme dirait la caisse centrale qui a appelé la flicaille.

La France vit au dessus de ses moyens. Dans les zéconomies à faire pour compétitiver à donf sur le marché mondial, Partageux propose de remplacer chaque escouade de keufs — munis de trois voitures à gyrophares partout, plus artillerie pour temps de guerre, plus uniformes, plus bracelets et gants spéciaux, tout ça aux frais du contribuable — de remplacer chaque escouade de keufs par un seul psychiatre libre et non faussé qui paiera sa garde-robe sur ses propres deniers. Ce sera bien moins coûteux, sûrement plus efficace et, accessoirement mais ça j’y tiens, beaucoup plus humain.


Photo Des pas perdus. C’est peut-être ainsi que Swann et ses compagnons voient le paysage urbain… « Un soleil bleu liquide / Coule des projecteurs / Il est tombé, livide / Pas loin des compresseurs. » Plus dure sera la chute, une chanson de Bernard Lavilliers.

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