Du côté de chez Swann

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Tête rasée, tatouages partout, fringues façon Tintin après des aventures qui ont maculé, sali, déchiré. Swann a 19 ans la première fois que je le rencontre. Marche à côté d’un vélo de luxe. Mon collègue de maraude connaît l’oiseau.

— Facile à tirer ?
— Putain non ! Deux antivols à niquer… et des putains d’antivols !
— T’en veux combien ?
— Vingt euros. J’ai vu seulement après avoir niqué les antivols que le salopard avait aussi enlevé sa selle pour qu’on lui fauche pas. Fais chier ! Avec la selle j’en aurais tiré cinquante euros.
— Bah ! Tu restes compétitif pour un bijou qui tape à plus de mille balles en magasin…
— Ouais, mais moi, me faut la thune maintenant. Pas demain matin. Alors faut bien qu’ j’adapte le prix à l’acheteur potentiel qui va surtout voir la selle qui manque…

Swann a passé son enfance balloté de foyer en foyer. Personne n’a songé à le retenir au delà de ses 18 ans. Bon, le matériel, ça se remplace, on a une ligne budgétaire pour ça. Mais les éducs ont pas trop le goût pour la boxe sauvage.

Alors, depuis, Swann squatte ici ou là. Un voisin le voit entrer dans une caravane sous un hangar. Va prévenir la dame de la Croix-Rouge sise juste à côté. Ça part d’un bon sentiment. C’est mieux que d’appeler les keufs.

— Swann ! Je sais que t’es là ! Sors ! Tout de suite !
— Putain, con, merde, fais chier ! Qui c’est le salaud qui m’a cafté ? fait Swann de l’intérieur de la caravane.
— Y’a que toi pour faire ça ! C’est toi qui fais chier !

La dame souhaite conserver de bonnes relations avec le voisinage. Elle connaît bien sa clientèle. Pas un autre, dans tous ses protégés, pas un autre qui viendrait squatter le hangar juste à gauche de la Croix-Rouge : Juste à droite de la Croix-Rouge une maison à l’abandon fait portes ouvertes à la zone à iroquoises et treillis sans que personne n’y trouve à redire…

On croise Swann un soir de teuf. Ça fait bien dix fois que je le rencontre au même coin de la même place mais il ne me remet pas. Le bras rouge-violacé enflé comme un boudin XXXL. Ça lui fait un mal de chien. Un shoot qui a merdé sévère. On lui conseille les urgences. Pas sûr qu’il y soit allé. Mais peut-être que si finalement. Automédication impossible. À cette heure de la soirée on ne plus engourdir discret une boîte de paracétamol dans une pharmacie pour avaler dix ou vingt comprimés avec une boîte de 8,6. [Incise pour ceux de Guermantes : 8,6° c’est le degré alcoolique de la bière attitrée du zonard.]

Swann n’a guère plus de vingt ans quand le juge l’envoie au château pour lui apprendre les bonnes manières. Une année de sevrage à la dure pour un polytoxico. La zonzon, une église dit que c’est pour l’exemplarité. Une autre chapelle, que c’est pour la dissuasion. Une autre encore, pour l’éducation.

Le jour même de sa sortie de prison, Swann a tellement abusé de tout ce qui se fume, se sniffe, s’ingère, s’injecte, qu’il est resté à comater dans une cave les quatre jours suivants.


Photo : Des pas perdus. « Cette fois, y’a plus rien à faire / J’sens la mort qui s’pointe au parloir / L’ami, parle-moi du bonheur », Marteau-piqueur, Francis Lalanne.

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