Pousser la porte du voisin qui ne nous ressemble pas

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Par ces temps où fleurissent les bêtises que l’on pensait réservées aux ivrognes en fin de soirée, voici quelques lectures glanées sur la toile qui nous réconcilient avec l’humanité.

À la suite des refus opposés aux détenus issus « des gens du voyage » d’assister aux obsèques de leurs proches, on a lu tant d’inepties sur les révoltes manouches que ça fait du bien de lire un texte à la foi intelligent et humain. « Refuser à un détenu d’assister aux funérailles de son frère ou de son père est un acte atroce en soi, pour tout être humain, un déni flagrant du droit fondamental défendu par Antigone, même si par certaines dispositions restrictives, ce n’est pas une chose, en France, illégale. » Et tu ne manqueras pas la lecture de l’intéressant entretien avec l’anthropologue Marc Bordigoni mis en lien dans cette excellente chronique de Jean-Pierre Cavaillé.

Du même auteur tu liras aussi le coup de gueule à propos d’enseignement. Les références culturelles de la bourgeoisie, en usage à l’école, font que les enfants des milieux populaires ont un taux de réussite bien moindre que les enfants issus de milieux favorisés. Eh bien, ça ne suffit pas, on peut encore charger la barque ! Jean-Pierre donne un exemple saisissant rencontré dans une famille manouche. « Les parents, qui ne savent pas lire, me demandent de quoi il s’agit et d’expliquer aux enfants comment ils doivent s’y prendre. […] Je jette un coup d’œil aux exercices et je tombe sur le suivant : « Chaque carte jaune est associée à une carte bleue ». Je vous ai dit que le cahier est en noir et blanc (enfin plutôt en grisâtre. […] Bref ces cahiers de test, quel que soit le niveau réel de l’élève, sont, dans les conditions de leur réception, rigoureusement infaisables. Pourtant les (non) résultats vont décider du niveau du cours que l’on choisira pour lui… »

À propos des attentats de Paris, dans « un récit qui n’oublie pas les perdants », Fouad Laroui dépeint un fossé culturel qui se creuse. Il montre le manque « d’une histoire commune aux vainqueurs et aux perdants, aux colonisateurs et aux colonisés. » Sa tribune va défriser ceux qui ne rêvent que d’écraser l’autre. Et pourtant… « Cette affaire de sunnites mécontents, d’Arabes trahis tout au long du XXe siècle, écrasés, ce n’est plus un lointain « récit arabe » qu’on se chuchote sous la tente dans le désert, un récit inaudible, négligeable, inactuel ; c’est aujourd’hui un récit clair, cohérent, bien structuré, qui fait concurrence au récit européen en Europe même. Si on ne comprend pas cela, on ne comprend rien à ces Belges ou Français d’origine marocaine qui s’en viennent massacrer des innocents au cœur de Paris. La religion ? Allons donc ! tous les témoignages concordent : ils buvaient, fumaient du cannabis, couraient les filles… en revanche, ils étaient abreuvés du récit arabe par Internet, les chaînes satellitaires, les journaux arabes édités à Londres, par les discussions enfiévrées elles-mêmes nourries de tout cela. […] Je me promenais l’autre jour à Amsterdam avec un universitaire d’origine tunisienne. Nous passâmes devant une affiche de la pièce de théâtre Anne, qui est basée sur le journal d’Anne Frank. « L’armée israélienne a abattu hier deux jeunes Palestiniens qui devaient avoir l’âge d’Anne Frank, me dit-il. Mon fils ira voir Anne quand il y aura aussi un spectacle dénonçant la mort de ces deux adolescents. »

« Dans la bouche d’enfants, l’hymne national est d’autant plus indécent qu’il est bâti sur des paroles dont la brutalité, l’extrême violence, devraient en toute logique le maintenir à l’écart des lieux d’éducation ». Bernard Girard, dont le blogue sur l’éducation est toujours passionnant, s’intéresse à La Marseillaise. Et relaie Evelaine, une institutrice déçue par le médiocre résultat de la pétition qu’elle a lancée pour changer les paroles de la Marseillaise. « Liberté, égalité, fraternité […] Peut-on réellement se réclamer de ces valeurs et chanter sans état d’âme des paroles qui distinguent sang pur et sang impur, qui distillent la peur et la haine des ennemis, ces féroces soldats, ces barbares qui viennent jusque dans nos bras égorger nos fils, nos compagnes ? […] Finissons-en avec la haine de l’autre, de l’étranger ! A la tyrannie sanglante, opposons l’état de droit et la justice pour tous ! Face à la tentation du repli identitaire, ayons le courage de pousser la porte de ce voisin qui ne nous ressemble pas et construisons ensemble une démocratie saine et généreuse. La France se veut porte-parole des droits de l’Homme. Elle ne peut plus se permettre cette incohérence entre ce noble dessein et cet hymne national au goût de sang. » Evelaine a eu le courage de « pousser la porte ». 1 600 kilomètres à pied sur les chemins et routes de Bretagne à Marseille en dormant chaque soir chez des gens qu’elle ne connaissait pas. Histoire de montrer que la fraternité n’est pas un vain mot. Tu peux lire le carnet de route, agrémenté de nombreuses photos, de son tout récent périple.


Photo : Evelaine, Creuser le sillon. Une chanson de Gilbert Lafaille. Homme en boubou, femme en sari / Qui avez vu venir un jour / Sur des bateaux de nos pays / D’étranges hommes aux beaux discours. Si tu as de la misère avec les noms de peuples cités, tu trouveras icitte le texte de la chanson.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation.