Qu’est devenu Karim ?

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Dix-huit ans et un aller simple pour l’exil. Chassé par le chômage, les privations et l’absence d’avenir. Mais aussi fermement « conseillé » par des gens qui ont conservé le souvenir des années sombres de l’Algérie. Le petit garçon que Karim était lors des massacres ne sait à peu près rien de l’histoire familiale qui génère ces rancœurs tenaces. Partir pour éviter de graves ennuis.

Karim débarque dans notre ville. Il a choisi la France comme pays d’exil parce qu’il parle couramment français. Après quelques semaines de présence, il connaît déjà tout le monde et tout le monde le connaît. Karim, c’est l’histoire de Mondo, le petit gamin de JMG Le Clézio : il arrive en janvier et c’est le soleil qui nous rend visite ! Un sourire d’une oreille à l’autre. Il distribue le bonheur à la ronde plus vite qu’un flic les contraventions.

Karim connaît les associations caritatives de la ville, les amicales d’étrangers, les associations de ci ou de ça. Et tous les bénévoles connaissent Karim. C’est le gars qui est toujours volontaire pour faire un déménagement ou repeindre un local, transporter des colis ou décharger des palettes, faire un tour à la déchetterie ou assurer une permanence, tenir un stand ou faire le service au restaurant social. Pour rendre service il a aussi gardé des gosses. Dont le mien.

Les jours de grand soleil dans la tête, Karim redonnerait la pêche à une armée en déroute. Un sourire à réchauffer la banquise. Une gentillesse contagieuse. Suffit qu’il soit sur la place-lieu de rendez-vous de la jeunesse pour que l’ambiance en soit légère et riante.

Les jours où Karim n’a pas le moral. Alors il vient manger à la maison. On bavarde. Il voudrait bosser officiellement et pas au noir, régulièrement et pas au hasard des chantiers. Avoir un salaire décent et déclaré. Mener une vie normale. Ne pas se cacher. Cesser de dormir chez un copain ou dans un squat. Avoir un avenir aussi souriant que son visage. Mais il butte sur l’impossibilité d’obtenir ces fichus papiers.

Ça fait maintenant près de deux ans qu’il est dans la ville. Je l’ai parfois taquiné parce qu’il est souvent entouré d’étudiantes mignonnes à croquer. Et puis voilà, il a finalement fait la rencontre ! À vingt ans, un beau gosse aussi gentil ne reste pas seul très longtemps… Tu verrais ce coquin comme il devient soudain tout rouge, tout timide, cherchant à se fondre dans le bitume, de peur que je fasse une mauvaise blague, le jour où je les rencontre la première fois main dans la main. Elle est française avec un prénom que plus français ça n’existe pas.

Et puis la police arrête Karim. Pas longtemps avant Noël 2009. Pour un délit qui vaudrait à un membre du Rotary un tirage d’oreille sur papier tricolore assorti d’une amende de quelques dizaines d’euros. Karim, lui, il a tout de suite séjourné en maison d’arrêt — pas en centre de rétention, non, en maison d’arrêt, en taule quoi ! — avant de prendre un avion aux frais du contribuable français.

La ville est vide. Pas revu la petite amoureuse dont je ne connais que le prénom. Pendant des mois les étudiantes m’ont dit leur tristesse. Et leur  colère. Et leur révolte. Pendant des mois mon gamin m’a demandé où était Karim. Papa, on va le voir ? Tu sais bien où il habite ! Va expliquer à un petiot que Karim qui parle français n’est pas français, qu’il était sans papier, qu’il a fait l’objet d’une reconduite à la frontière, qu’on est sans nouvelles, qu’on ne le reverra peut-être jamais.

Qu’est devenu Karim ?


« Où tu me mènes », Alma Forrer and the Navasota String Band (Mateo Clarke, Joseph McGill, Zach McLean and Ryan O’Donnell), une chanson mise en boîte (directed, shot and edited) à Austin, Texas, par Aaron Robertson.

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