Comme un reportage télévisé dans une banlieue

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Regarde bien cette carte postale éditée durant la Première guerre mondiale. Expliquons les détails de cette scène comme le guide du musée te raconte ce que le peintre a mis naguère sur sa toile.

Il s’agit d’une scène posée, artificielle, qui fait bien rigoler le gars né dans une ferme que je suis. D’abord tu vas remarquer que toute la parcelle a été labourée et que notre attelage se trouve en plein milieu du labour alors qu’il devrait être sur le bord à tracer un nouveau sillon. On s’est emmerdé à transporter la charrue. Même si le timon est en bois, ça pèse plus qu’une femme même bien dodue, cette petite affaire, et ça ne se transporte pas à une personne seule. Surtout en marchant sur des mottes fraîches. On a mis les deux bœufs devant la charrue. Ils sont tout de même liés par un joug pour la vraisemblance.

Faut charger le décor. Alors on a mis une adolescente devant les bœufs. Avant un bâton dans la main pour faire joli. On se demande bien à quoi elle peut servir la jeune fille. Comme on se demande bien à quoi peut servir son bâton : même toi à la manif, si le keuf est devant toi, tu n’avances pas vers le keuf sous la menace du tonfa qu’il brandit au bout de son bras. Dis-toi que les bœufs sont pas plus sots que toi.

La femme qui tient les mancherons de la charrue porte une robe longue. Ma défunte voisine Félicie, qui s’est tapé le boulot de la ferme de son père prisonnier en Allemagne durant la Seconde guerre mondiale, aurait hurlé de rire en regardant cette photo. Tu ferais pas dix mètres à tenir les mancherons de la charrue — faut de la poigne, faut se concentrer sur la boulot et faut toujours avoir un œil sur les bœufs — sans marcher sur ta robe et te casser la margoulette. Mais la robe c’est pour la photo. À l’époque on ne peut photographier une femme en pantalon. Ce serait indécent même si, pour labourer, le pantalon est indispensable.

Faut charger le décor. Au premier plan une fillette assise regarde le photographe. À son âge on ne voit pas ce qu’elle pourrait faire en matière de labour. Faut charger le décor. Une deuxième petite fille tient l’anse d’un panier. C’est pourtant plus du tout la saison de ramasser les pommes de terre : les deux peupliers d’Italie au centre de la photo, comme les autres arbres caducs, sont dénudés depuis belle lune. Faut charger le décor. Une femme, derrière la fillette au panier, brandit une gaule dont on se demande à quoi diable elle pourrait bien servir dans cette scène de labour. Mais faut charger le décor.

Bien, il s’agit d’une mise en scène. Du pipeau. Exactement comme un reportage télévisé dans une banlieue tourné ces dernières années.

Alors Partageux, puisque tu nous expliques tout ça, pourquoi as-tu utilisé cette carte postale pour illustrer ta bafouille sur la Louise du taudis ? Parce que cette photo est une allégorie. Oui, tous les hommes étant au front, les femmes se tapaient le travail des champs. Y compris les travaux les plus pénibles. Y compris ceux qui demandaient de la force physique. Alors, oui, les femmes conduisaient les attelages pour labourer. Des vaches ou des bœufs comme ici, ou bien des mulets ou des chevaux, comme dans les régions les plus riches. Parce que le travail de force des femmes aux champs est une réalité de la Première guerre mondiale. Parce que les femmes ont bossé comme des esclaves pour faire manger le pays. En 1919 et 1920, sitôt la Grande Guerre terminée, les morts et les invalides de guerre comptés, elles ont massivement déserté les montagnes, les zones forestières, toutes les régions déshéritées où la terre était ingrate. Suivies par les vieux qui ne voulaient pas rester seuls. Et c’est ainsi qu’on a vu tant de villages brutalement abandonnés…

C’est difficile de montrer la dureté du travail. Alors on fait une photo bricolée… au risque du procès en affabulation. J’ai labouré au tracteur. C’était beaucoup moins dur que de tenir des mancherons. Mais au tracteur sans cabine. Avec une couverture sur les épaules et une autre sur les genoux. Le froid, c’était ça qui était très dur. Comment tu parles du froid au travail dans une photo ? Pas facile ? Eh bien, tu ne fais pas de photo. Tu regardes le thermomètre et tu fais confiance au gars qui te dit qu’il se gèle. Tu fais confiance !


L’image est déformée, le son n’est pas de première qualité. Mais « Le soleil » de Béa Tristan te ruisselle dans les oreilles que c’est un bonheur rare.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation.