Radio Partageux en Bretagne 1 : « Rien ne m’a jamais rendu aussi heureux que les chants des hommes »

Radio Partageux en Bretagne 1 : « Rien ne m’a jamais rendu aussi heureux que les chants des hommes »

Ces longues randonnées musicales sur tous les chemins de la planète commencent à te fatiguer. Tu voudrais bien poser son sac un moment. Rester confiné en ta librairie comme le vieux Montaigne ! Toujours soucieux d’économiser ta fatigue musculaire et l’usure de tes godasses, Partageux te fait séjourner en Bretagne pendant toute une bafouille.

Les Ours du Scorff, qu’en dire d’autre, c’est la Rolls Royce de la chanson pour les petites oreilles. J’ai consacré naguère une petite bafouille à “En levant les pattes” qui a généré avec un gars plutôt conservateur une belle discussion jamais oubliée que tu peux encore lire. « Rien ne m’a jamais rendu aussi heureux que les chants des hommes. »

1955. Jean-Paul est apprenti chez un géomètre et le boulot ne manque pas. Il s’agit de transformer le bocage breton en zone agricole super-moderne super-productive super-rentable.

« Tu aurais vu ça ! J’étais tout jeune mais pourtant j’avais conscience que l’on était en train de dévaster toute la région. Arracher un alignement de chênes centenaires ? Zou ! Raser des haies par dizaines de kilomètres ? Zou ! Virer tous les dolmens d’une commune ? Zou ! Les routes, les chemins et les ruisseaux étaient redressés et recalibrés comme ils disaient. Rien ne devait arrêter le progrès.

Les ingénieurs du remembrement traçaient des traits sur les cartes sans jamais regarder ce qu’il y avait sur place. Moi, j’arpentais le terrain avec nos instruments de mesure et nos piquets de marquage. J’en suis encore malade quand j’y songe. J’ai vu des paradis verts, des paysages de rêve qui ont inspiré contes et légendes, devenir plus moches que les pires terrains vagues péri-urbains.

Après la dévastation les vaches étaient malades et il fallait du temps pour comprendre qu’elle étaient victimes d’insolation l’été et du froid l’hiver. Les paysans comme les vétérinaires n’avaient jamais vu ça. Après la dévastation les vieux mouraient de chagrin en ne reconnaissant plus le coin où il avaient passé leur vie.  »

En 1977 Gilles Servat chante Madame la colline. Le premier instrument que l’on entend avec les percussions est un psaltérion à archet avec ce son cristallin si particulier. « Ceux qu’ont décidé là-haut / Voilà ce qu’on a à leur dire / Si c’est exprès c’est des salauds / S’ils savaient pas c’est encore pire. »

Perynn Bleunven la jeunette bretonne (1988) et Josh Turner le jeunot américain (1992) chantent E kreiz an noz du vieux Youenn Gwernig (1925-2006), un artiste touche-à-tout, sculpteur, écrivain, musicien, breton de double nationalité française et américaine et ami de Jack Kerouac. Comme le disait Félix Leclerc « ce n’est pas parce que je suis un vieux pommier que je donne de vieilles pommes ! » Tu peux écouter la version originale de Youenn Gwernig, lire le texte et sa traduction icitte. Le vent peut bien souffler d’où il veut : « Rien ne m’a jamais rendu aussi heureux que les chants des hommes. » (Nâzim Hikmet)

Perynn est l’une de ces jeunes pousses de la scène bretonne que je te recommande d’aller voir ses vidéos sur la toile et que je te souhaite le bonheur de voir sur la scène quand nous cesserons de confiner en rond. Si tu as encore peur que Bretagne soit synonyme de poussière, naphtaline et repli régionalisto-communaristo-nombrilliste, Perynn chante aussi The Beatles, Sha Na Na ou Amy Winehouse en anglais, et puis aussi Nina Hagen ou Robert Schumann car elle est aussi agrégée d’allemand.

Josh Turner, voix, guitare, banjo de talent, reprend avec son compère Carson McKee des chansons qui vont réconcilier avec la jeunesse les plus vieux et les plus exigeants amateurs de Bob Dylan. Et il chante Georges Brassens avec un égal bonheur.

Manu Lann Huel le Breton a consacré un album aux îles du Finistère qui est tout simplement une merveille. Il chante ici l’île Molène, Enez Molenez en breton. Mes fidèles lecteurtrices se souviennent peut-être de « La plage », en breton An traezh, magnifique traduction-adaptation d’une chanson de Graeme Allwright le Néo-zélandais. C’est pas encore avec lui que ça va sentir le renfermé…

« Dis-moi, toi, ce que t’inspire la beauté du jour / Viens vers moi que j’en retire un vrai chant d’amour. » Annkrist chante « La beauté du jour » et si tu ne songes pas encore aux mots de Nâzim Hikmet, que puis-je pour toi ?

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.