Réfugiés : récit d’une maraude matinale à Paris

Photo : L'Europe-qui-protege.jpg
 

Bahia se lève tôt pour rencontrer les réfugiés à Paris et répondre au mieux à leurs besoins et à leurs demandes. Sa ville est la capitale de la cinquième puissance économique de la planète. Son pays est dirigé par un gouvernement socialiste.


Cinq heures sur le campement devant le jardin d’Éole, frigorifiée dans mon gros kaway.

  • Quatre mecs en tongs.
  • Trois autres qui ont la chance d’avoir des chaussettes… dans leurs tongs.
  • Un gamin en chaussons.
  • Plusieurs baskets qui prennent l’eau.
  • Douze demandes désespérées pour des couvertures et des tentes.
  •  Un nouveau venu qui me remercie mille fois en me tenant les mains de lui avoir expliqué en quelques mots qu’il devait dormir ici sans rien, sous la pluie et dans la boue, en attendant une évacuation.
  • Un ancien venu, en France depuis 9 mois sans toit sur la tête, qui me remercie lui aussi d’avoir pris le temps de lui expliquer qu’il pouvait continuer à dormir dans le métro mais qu’il devait revenir sur le campement tous les jours à 5h30 pour ne pas rater une évacuation.
  • Un ancien ancien venu, jeté de son centre après avoir obtenu le statut de réfugié, perdu de se retrouver de nouveau dehors, << comme un nouveau Calais >>.
  • Un jeune homme un peu timide qui préfère ne pas manger que de faire « one line » parce que la file c’est l’horreur, qui n’ose me demander de voir un docteur qu’au bout d’une heure et demie de papotages, pour des symptômes étranges — << ça ressemble à un choc post-traumatique >> me dira Laura ; et un besoin vital, une extrême gourmandise pour l’échange, la discussion, malgré la barrière de la langue.
  • Un gamin un peu farouche, 14 ans, transi de froid dans un blouson trempé, les mains ravagées par la gale, confié à la surveillance active de trois personnes le temps de retrouver Morgann pour le lui amener.
  • Un mineur un peu foufou, qui m’a suivi tout du long, irrité de ne pouvoir me parler directement en arabe, mais me demandant sans relâche avec un grand sourire malin de l’accompagner jusqu’à la frontière allemande parce qu’en France les « under age » (mineurs) on les jette.
  • Trois bâches installées un peu en couillonnade en glissant dans la boue avec Siham, Virginie et Laure parce que ni les exilés ni nous ne sommes des pros du camping ; contrairement à deux aides bienvenues super-Mac Gyver.
  • Me faire appeler à l’aide pour comprendre comment monter une tente… Il nous a fallu nous y mettre à 6 (et à grands renforts de fou-rires).
  • Poursuivre une femme seule qui vient d’arriver parce qu’il me manque toujours une info de plus pour la signaler à l’association Kâli ; sourire devant sa dégaine de marcheur des Alpes, perdre mon sourire à l’entendre me déclarer avec calme : << Merci, c’est bon, j’ai trouvé tout ce qu’il faut, je dors dans la tente avec mon amie. >> En fait elles s’y serrent à 6 et elle n’a pas de couverture.
  • Le regard de M., que j’accompagne avec deux autres mineurs à la rue vers des hébergeurs solidaires, quand il m’assure de toute sa fierté que ça va, qu’il a compris et va se débrouiller alors que ses yeux me signifient l’angoisse de se retrouver tout seul à Place d’Italie.

Et tant d’autres regards croisés, conversations furtives, remerciements amers, taches de boue, << sorry we don’t have tonight >> (désolée nous n’avons pas ça cette nuit), rires et frissons d’humidité… Ce matin le campement est une immense flaque de boue, une dizaine de personnes dort pelotonnée dans de pauvres blousons sous les porches des rues adjacentes, une autre dizaine dort assise par terre au milieu du campement, un sac plastique sur la tête.

L’immobilisme cynique de l’État dans son refus de mettre en place un système d’accueil des exilés, c’est ça. Trois-cent-cinquante personnes, humaines, épuisées, forcées de vivre comme des chiens, qui pour les plus anciennement arrivées comprennent sans plus s’en étonner que tenir sur un campement de rue en espérant une évacuation, c’est normal. Normal dans un système où le respect des droits humains fondamentaux, la prise en compte de la détresse de l’autre ou tout simplement de son existence, de sa présence à côté de soi.

Cet autre qui est comme moi avant d’être un « migrant » ou un « réfugié », avant d’être de la « bonne » ou de la « mauvaise » nationalité pour espérer prendre « refuge » en France — où le respect de tout cela semble enseveli dans les tiroirs sous des devis et des sondages d’opinion ; tiroirs feutrés empêchant le courage politique à la mairie, tiroirs feutrés permettant d’oublier ses devoirs moraux d’être humain au gouvernement…

Bref. Révolte et nausée.

=> Source : la page Facebook de Bahia Bloup

A propos de Pierrick Tillet 3658 Articles
Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation.