L’ère du mal radical, par Chris Hedges, journaliste et pasteur presbytérien

L’ère du mal radical, par Chris Hedges, journaliste et pasteur presbytérien

Le texte ci-dessous est celui d’un sermon de Cris Hedges, journaliste et pasteur presbytérien américain, prononcé le dimanche 13 octobre à l’église de Claremont, Californie. Le texte original a été publié par le site US Truthdig, traduit et publié en français par le site Les Crises et ses lecteurs.

Les noms cités par Cris Hedges sont essentiellement ceux de ses compatriotes. Mais les lecteurs français auront loisir de les remplacer par leurs équivalents français. Je dédie cette publication aux Gilets jaunes qui fêtent aujourd’hui le premier anniversaire de leur soulèvement.


Emmanuel Kant a inventé le terme de “mal radical”. Cela correspondait au fait de privilégier son propre intérêt par rapport à celui des autres, réduisant effectivement ceux qui vous entourent à des objets à manipuler et à utiliser à vos propres fins. Mais Hannah Arendt, qui a également utilisé le terme “mal radical”, a compris que c’était pire encore que de simplement traiter les autres comme des objets. Le mal radical, a-t-elle écrit, a rendu superflu un grand nombre de personnes. Elles n’avaient plus aucune valeur. Une fois qu’elles n’ont plus été en mesure d’être utilisées par les puissants, elles ont été jetées comme des déchets humains.

Nous vivons une époque de mal radical. Les architectes de ce mal sont en train de détruire la planète et de conduire l’espèce humaine vers l’extinction. Ils nous privent de nos libertés civiles les plus fondamentales. Ils orchestrent l’inégalité sociale croissante, concentrant la richesse et le pouvoir dans les mains d’une clique d’oligarques mondiaux. Ils détruisent nos institutions démocratiques, transforment des fonctions électives en un système de corruption légalisée, remplissent nos tribunaux de juges qui inversent les droits constitutionnels pour que l’argent illimité des entreprises investi dans les campagnes politiques soit dissimulé sous forme de requêtes au gouvernement ou sous une forme de liberté d’expression. Leur prise de pouvoir a vomi des démagogues et des escrocs, dont Donald Trump et Boris Johnson, symboles pervertis d’une démocratie en faillite. Ils transforment les communautés pauvres de l’Amérique en colonies intérieures militarisées où la police mène des campagnes de terreur meurtrières et utilise l’instrument brutal de l’incarcération de masse comme instrument de contrôle social. Ils mènent d’interminables guerres au Moyen-Orient et détournent la moitié de tout le budget discrétionnaire pour entretenir une armée surdimensionnée. Ils placent les droits de l’entreprise au-dessus des droits du citoyen.

Arendt a décrit le mal radical d’un capitalisme d’entreprise qui rend les individus superflus – le trop plein de main d’œuvre comme le disait Karl Marx – et les pousse à la marge de la société où eux-mêmes et leurs enfants ne sont plus considérés comme ayant une valeur, valeur toujours déterminée par la quantité d’argent produite et accumulée. Mais comme nous le rappelle l’Évangile de Luc : « De fait, ce qui est très estimé parmi les hommes est abominable devant Dieu. »

Qui sont ceux qui voudraient nous sacrifier sur l’autel du capitalisme mondial ? Comment ont-ils réussi à se donner le pouvoir de nous priver d’une voix, d’insister sur le fait que la planète est une marchandise inerte qu’ils ont le droit d’exploiter jusqu’à ce que l’écosystème qui est le fondement de la vie s’écroule et que l’espèce humaine, comme la plupart des autres espèces, s’éteigne ?

Les architectes du mal radical

Ces architectes du mal radical sont là depuis le début. Ce sont les esclavagistes qui entassaient hommes, femmes et enfants dans les cales des navires et les vendaient aux enchères à Charleston et Montgomery, déchirant les familles, les privant de leurs noms, de leur langue, de leur religion et de leur culture. Ils brandissaient les fouets, les chaînes, les chiens et les patrouilles d’esclaves [Les patrouilles d’esclaves appelées patrouilleurs, patterrollers, pattyrollers ou paddy rollers, constituaient des groupes organisés d’hommes blancs armés qui surveillaient et imposaient la discipline sur des esclaves noirs dans les États du sud, NdT]. Ils ont orchestré l’holocauste de l’esclavage, et quand l’esclavage a été aboli, après une guerre qui a fait 700 000 morts, ils ont eu recours à l’esclavage des condamnés – l’esclavage sous un autre nom – avec lynchage et législations limitant les droits des Noirs [Black Code en anglais, NdT], pour mettre en place un règne de terreur qui a toujours cours aujourd’hui dans nos villes désindustrialisées et nos prisons. Pour nos maîtres du patronat les corps noirs et bruns ne valent rien quand ils sont dans les rues de nos villes en déliquescence, mais pas quand ils sont enfermés dans des cages ; alors ils génèrent chacun 50 ou 60 000 dollars par an. Certains disent que le système ne fonctionne pas. Ils ont tort. Le système fonctionne exactement comme il est conçu pour fonctionner.

Ces architectes du mal radical, ce sont les milices blanches et les unités de l’armée qui ont volé les terres, décimé les troupeaux de bisons, signé les traités qui ont été rapidement violés et mené une campagne de génocide contre les peuples autochtones, en emprisonnant dans des camps les quelques-uns qui restaient. Ce sont les voyous armés, les Baldwin-Felt et les agents de Pinkerton qui ont abattu, par centaines, les travailleurs américains luttant pour s’organiser, des forces du genre de celles qui supervisent aujourd’hui le travail forcé des travailleurs en Chine, au Vietnam et au Bangladesh. Ce sont les oligarques, J.P. Morgan, Rockefeller et Carnegie, qui ont payé pour ces rivières de sang, et qui aujourd’hui, comme Tim Cook chez Apple et Jeff Bezos chez Amazon, amassent des fortunes faramineuses construites sur la misère humaine.

Nous connaissons ces architectes du mal radical. Ils sont l’ADN du capitalisme américain. On peut les trouver sur les comptoirs de Goldman Sachs. Leur indice des matières premières est le plus négocié dans le monde. Ces négociants achètent des contrats à terme sur le riz, le blé, le maïs, le sucre et le bétail et font grimper les prix des produits de base jusqu’à 200 % sur le marché mondial, de sorte que les pauvres en Asie, en Afrique et en Amérique latine ne peuvent plus se permettre d’acheter des denrées de base et meurent de faim. Des centaines de millions de personnes sont affamées pour nourrir cette folie du profit, ce mal radical qui fait que les êtres humains, y compris les enfants, ne valent rien.

Ces architectes du mal radical extraient le charbon, le pétrole et le gaz, empoisonnant notre air, notre sol et notre eau, tout en exigeant d’énormes subventions des contribuables et en bloquant la transition urgente vers les énergies renouvelables. Ce sont les gigantesques sociétés qui possèdent des fermes industrielles, des couvoirs d’œufs et des fermes laitières où des dizaines de milliards d’animaux subissent d’horribles souffrances avant d’être abattus inutilement, dans le cadre d’une industrie de l’élevage qui est l’une des principales causes multifactorielles de la catastrophe climatique. Ce sont les généraux et les fabricants d’armes. Ce sont les banquiers, les gestionnaires de fonds spéculatifs et les spéculateurs mondiaux qui ont volé 7 000 milliards de dollars au Trésor américain après que les combines pyramidales et les fraudes qu’ils ont commises aient fait imploser l’économie mondiale en 2007-2008. Ce sont les hommes de main de la sécurité étatique qui font de nous la population la plus espionnée, surveillée, contrôlée et photographiée de l’histoire de l’humanité. Quand votre gouvernement vous surveille 24 heures sur 24, vous ne pouvez pas utiliser le mot “liberté”. C’est exactement la relation entre un maître et un esclave.

La culture d’entreprise sert un système sans visage. C’est, comme l’a écrit Hannah Arendt, « le règne de personne et, pour cette raison, c’est sans doute la forme la moins humaine et la plus cruelle du pouvoir ». Il ne reculera devant rien. Toute personne ou tout mouvement qui tenterait d’entraver leurs profits deviendra la cible d’une destruction. Ces architectes du mal radical sont incapables de se réformer. Faire appel à leur meilleure nature est une perte de temps. Ils n’en ont pas. Ils ont manipulé le système, les élections sont contrôlées par l’argent des entreprises, les tribunaux, la presse sont un vaste spectacle burlesque à but lucratif, ce qui explique pourquoi ils passent tant de temps à se concentrer sur Trump. Il n’y a aucun moyen de voter contre les intérêts de Goldman Sachs ou d’Exxon, Shell, BP et Chevron, qui, avec les 20 autres grandes entreprises d’énergies fossiles, ont contribué à 35 % de toutes les émissions mondiales de dioxyde de carbone et de méthane liées à l’énergie – 480 milliards de tonnes équivalent dioxyde de carbone depuis 1965.

Nous connaissons ces architectes du mal radical. Ils ont été et seront toujours là avec nous.

Ceux qui résistent

Mais qui sont ceux qui résistent ? D’où viennent-ils ? Quelles forces historiques, sociales et culturelles les ont créées ?

Eux aussi sont connus. Il s’agit de Denmark Vesey, Nat Turner, John Brown, Harriet Tubman et Frederick Douglass. Ce sont aussi Sitting Bull, Crazy Horse et le chef Joseph. Il s’agit d’Elizabeth Cady Stanton, Susan B. Anthony et Emma Goldman. Il s’agit de “Big Bill” Haywood, Joe Hill et Eugene V. Debs. Il s’agit de Woody Guthrie, Martin Luther King Jr, Malcolm X, Ella Baker et Fannie Lou Hamer. Ce sont Andrea Dworkin et César Chavez. Ce sont elles et eux qui, dès le début, se sont battus, souvent pour être vaincus par ce mal radical, mais sachant qu’ils étaient appelés à le défier, même au prix de leur propre réputation, de leur sécurité financière, de leur statut social et parfois de leur vie.

Les architectes du mal radical sont en train de démanteler tous les programmes de services sociaux financés par les contribuables, de l’éducation à la sécurité sociale, parce que les vies qui n’augmentent pas leurs profits sont considérées comme superflues. Laissons mourir les malades. Laissons un grand nombre de pauvres – 41 millions de personnes, y compris les enfants – aller au lit le ventre vide. Jetons les familles à la rue. Privons le jeune diplômé d’emploi de qualité. Laissons le système carcéral américain, qui représente 25 pour cent de la population carcérale mondiale, s’accroître. Continuons la torture. Multiplions les fusils d’assaut pour alimenter l’épidémie des fusillades de masse. Laissons les routes, les ponts, les barrages, les digues, les réseaux électriques, les lignes de chemin de fer, les métros, les services d’autobus, les écoles et les bibliothèques s’effondrer ou fermer. Laissons la hausse des températures, les phénomènes météorologiques, les cyclones et les ouragans, les sécheresses, les inondations, les tornades, les feux de forêt, la fonte des calottes glaciaires polaires, les systèmes d’eau empoisonnée et l’air pollué s’aggraver jusqu’à en arriver à la mort de toutes les espèces.

Beaucoup de membres des églises sont complices de ce mal radical, négligeant de le nommer et de le dénoncer, tout comme nous avons pas voulu voir l’image même de la crucifixion dans ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont été lynchés, comme le souligne James Cone. Et notre complicité, notre silence nous condamnent. C’est pourquoi W.E.B. Du Bois a qualifié la « religion blanche » de « lamentable échec ».

« Les Noirs n’avaient pas besoin d’aller au séminaire et d’étudier la théologie pour savoir que le christianisme blanc était fourbe », écrivait Cone dans “The Cross and the Lynching Tree” [La Croix et L’arbre à Lyncher, NdT]. « Alors que j’étais adolescent dans le Sud, où les Blancs traitaient les Noirs avec mépris, moi et d’autres noirs savions que l’identité chrétienne des Blancs n’était pas une véritable expression de ce que cela signifie de suivre Jésus. Rien de ce que leurs théologiens et prédicateurs pouvaient dire n’aurait pu nous convaincre du contraire. Nous nous demandions comment les Blancs arrivaient à vivre avec leur hypocrisie – une contradiction aussi flagrante avec l’homme de Nazareth. (Je m’interroge encore à ce sujet !) L’approbation flagrante du lynchage par le christianisme conservateur blanc en tant que partie intégrante de sa religion, et le silence des chrétiens libéraux blancs au sujet du lynchage, les plaçaient, tant l’un que l’autre, en dehors de l’identité chrétienne. Je n’ai pas pu trouver un seul sermon ou essai théologique, sans parler d’un livre d’un éminent prédicateur blanc libéral qui se seraient opposés au lynchage. Il était impossible à une communauté de soutenir ou ignorer le lynchage en Amérique, tout en prétendant représenter en paroles et en actes celui qui a été lynché par Rome. »

Nous avons échoué à dénoncer les fascistes chrétiens qui nous vendent un Jésus magique qui nous rendra riches, un Jésus qui bénit l’Amérique la plaçant au-dessus des autres pays et plaçant la race blanche au-dessus des autres races, un Jésus qui convertit la barbarie de la guerre en une sainte croisade, parce que ce sont des hérétiques. Et nous avons échoué aussi à faire face au mal radical du capitalisme d’entreprise. Ne laissons pas une nouvelle fois notre foi se transformer en un pitoyable échec.

Affirmer notre volonté de nous engager dans des actes persistants de désobéissance civile

Défier le mal ne peut être rationnellement défendu. Il faut faire un saut vers l’éthique, ce qui est au-delà d’une pensée rationnelle. Celle-ci refuse d’accorder une valeur monétaire à la vie humaine ou à la nature. Elle refuse de considérer que quelqu’un serait superflu. Elle reconnaît que la vie humaine, en fait toute vie, est sacrée. Et c’est pourquoi, comme le souligne Arendt, les seules personnes moralement fiables ne sont pas celles qui disent « c’est mal » ou « on ne devrait pas faire ça », mais celles qui disent « je ne peux pas faire ça ».

Ceux qui sont issus d’une tradition religieuse, quelle qu’elle soit, ont la responsabilité de lutter contre cette nouvelle itération du mal radical, qui garantit rapidement que notre espèce et de nombreuses autres espèces n’auront pas d’avenir sur cette terre. C’est notre devoir religieux de nous mettre devant la machine nos corps comme rempart, comme beaucoup d’entre nous l’ont fait lors des manifestations organisées par Extinction-Rebellion de la semaine dernière dans le monde entier.

« La loi, telle qu’elle est actuellement vénérée, enseignée et appliquée, est en train de se transformer en une incitation à l’anarchie », a écrit Dan Berrigan. « Les avocats, les lois, les tribunaux et les systèmes pénaux sont presque immobiles devant une société ébranlée, ce qui fait de la désobéissance civile un devoir civique (j’ose même dire religieux). Le droit s’aligne de plus en plus sur des formes de pouvoir dont l’existence est de plus en plus remise en question. … Donc, dans ce cas présent qui est crucial, pour obéir à la loi, [les gens] sont contraints, soit de désobéir à Dieu, soit de désobéir à la loi de l’humanité. »

Dans cette période historique actuelle, ne reproduisons pas nos péchés du passé. Affirmons notre foi en affirmant notre courage, notre volonté de nous engager dans des actes persistants de désobéissance civile contre les forces du mal radical. Que les générations futures disent de nous que nous avons essayé, que nous n’avons pas été complices par notre collaboration ou notre silence. Il y aura un coût. L’histoire nous le montre. Toutes les batailles morales ont un coût, et s’il n’y a pas de coût, alors la bataille n’est pas morale. Acceptons de devenir des parias. Jésus, après tout, était un paria. Nous sommes appelés par Dieu à défier le mal radical. Ce défi est la forme la plus élevée de spiritualité.

=> Source US : Truthdig, Chris Hedges, 14-10-2019
=> Source française : Les Crises (traduction par les lecteurs du site)
=> Intertitres : Pierrick Tillet

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.