Radio Partageux : les chants des hommes sont plus lourds d’espoir que les hommes

Radio Partageux : les chants des hommes sont plus lourds d’espoir que les hommes

Encore une randonnée musicale pour se faire plaisir. Dans une précédente émission de Radio Partageux je t’ai raconté comment le confinement me donne l’occasion de te conduire sur les chemins du monde.

Hongrie. Au cœur de Budapest il y avait une boutique Hungaroton. C’était une boutique d’aspect particulièrement rébarbatif et froid et désuet avec des cabines d’écoute monumentales d’un style constructiviste stalinien pur jus. Mais, si le décor invitait plus à la tristesse qu’à la gaudriole, le personnel était fort sympathique et avenant. On parvenait à se comprendre même s’ils ne parlaient pas plus de dix mots d’anglais et moi pas plus de dix mots de hongrois. Et dès que tu montrais un intérêt pour une rondelle compacte, ces braves gens te proposait une pile de petits bijoux de la même veine. Comme ces chansons hongroises du XVIe.

Hongrie. Hungaroton, c’était une firme d’État. Hungaroton existe toujours et édite aussi bien des disques de variété et de musiques traditionnelles magyare et tsigane que les œuvres classiques de Béla Bartók et Zoltán Kodály. Un catalogue bien ventru toujours disponible aujourd’hui où les amateurs trouveront toute la musique hongroise dans des versions qui satisfont les mélomanes les plus exigeants. On y écoute aussi matière à réviser nos cours d’histoire avec par exemple cet héritage musical de la longue occupation de la Hongrie et ses voisins par les Turcs ottomans. De quoi donner la migraine à notre extrême-droite obsédée par le grand remplacement

Languedoc, France. La Mal Coiffée, tu connais. Mais si ! Menfin faut suivre ! Ou bien révise ta leçon ! Je t’en ai proposé une chanson dans la précédente émission… La Mal Coiffée, groupe de femmes du Minervois, a fait des petits. Une belle portée ! Lo Barrut, groupe de jeunes du Minervois, chante « Tango ». Quand tu penses qu’avant de se mettre à chanter les poètes occitans du vignoble environnant, ces jeunots faisaient qui du hip hop, qui du métal, qui du jazz !

Angola. Bonga est LA vedette angolaise incontestée depuis des décennies. Il chante en kimbundu, une des langues de l’Angola, « Mona ki ngi xica », une chanson de 1972, c’est à dire d’avant l’indépendance. Les Portugais avaient colonisé plusieurs pays africains dont l’Angola, un grand remplacement en quelque sorte…

Bretagne, France. Grâce à un virus taquin la France découvre avec stupeur que nos salopards de gouvernants n’ont pas le moindre stock de masques, de blouses ou de tests. Les ceusses qui ne regardaient pas trop découvrent avec stupeur que nous n’avons pas plus de stocks de médicaments et que nos hospitaliers supplient à genoux pour obtenir trois flacons à mettre dans les perfusions. C’est que ça coûte trop cher d’avoir trois flacons d’avance !

Par contre le contribuable un peu fouineur sait que notre gouvernement claque des millions d’euros sans pleurer pour acheter des wagons de gaz lacrymogène et claque en même temps des millions d’euros pour des centaines de drones de surveillance de « sécurité intérieure ».

Le contribuable un peu fouineur sait aussi que le gouvernement claque les euros sans pleurer le nombre de milliards pour les militaires. Près de quarante bons gros milliards bien joufflus chaque année ! Quarante milliards ! Tout ce pognon donné aux militaires pour notre sécurité nous met dans une très dangereuse… insécurité : On n’a pas plus de médocs d’avance qu’un pays du Tiers-Monde. Les hôpitaux manquent de lits et de respirateurs, d’infirmières et de médecins comme d’aides-soignantes. C’est que le « en même temps » si cher à Macron président des ultra-riches n’existe pas en comptabilité…

Et tout ça sans compter ce menu tracas que chante avec talent Katé-Mé dans « La rue des Lilas ».

France sans frontières. Évariste est surtout connu pour ses chansons burlesques, que tu trouveras sur la toile, avec des thèmes assez peu traités en chanson tels que le calcul intégral, l’espace vectoriel ou le boson… intermédiaire. Il faut préciser que Joël Sternheimer, son véritable patronyme, est docteur en mathématiques et en physique et qu’il a finalement fait une carrière dans la recherche. Il est né en 1943 d’un père mort à Auschwitz. Ce qui laisse aussi quelques traces dans un parcours. Il chante ici « Belev Haleil », une berceuse en hébreu.

Évariste nous rappelle que dans toutes les langues, dans toutes les cultures et sous toutes les latitudes, de l’autre côté de toutes les frontières, malgré tous les hypothétiques grands remplacements, les parents aiment leurs enfants. Et leur chantent des berceuses et des comptines et des chansons. « Les chants des hommes sont plus lourds d’espoir que les hommes. »

Grande-Bretagne, États-Unis. En 1931 Sam Reece est un mineur organizer, militant syndicaliste, et la grève des mineurs de son comté bat son plein. Il apprend que des hommes de main vont faire une descente et se cache. Alors, faute de mettre la main sur leur gibier, les voyous payés par le patronat terrorisent ses petiots et sa femme Florence Reece. Après leur départ, dans la nuit, elle écrit sur l’air d’un cantique baptiste « Which Side Are You On ? » au dos d’un calendrier. La maison n’était pas riche… Ainsi est née une chanson de lutte parmi les plus populaires aux États-Unis. Tu peux écouter ici Florence Reece âgée chanter la version originale de sa chanson.

« De quel côté êtes-vous, les gars ? » Tout en conservant ce bref refrain, le texte de circonstance a été réécrit pour chaque nouvelle bagarre et par chaque nouvel interprète. Depuis The Almanac Singers, Pete Seeger, Woody Guthrie, Bruce Springsteen, Natalie Merchant, jusqu’à la version féministe d’Ani DiFranco comme aussi des versions en faveur des droits civils des Noirs américains !

En 1984-1985 les mineurs anglais font une grève héroïque contre Margaret Thatcher qui a décidé de les réduire au chômage et à la misère. Grâce ou à cause de Fucking Maggy, Billy Bragg, jeune vendeur de disque dans une boutique, se politise et devient un militant en un mois ! Il prend sa guitare électrique pour écrire une version rageuse, mais anglaise, de « Which Side Are You On ? » dans laquelle il insère volontiers un couplet écrit par Woody Guthrie l’Américain. Aujourd’hui la meuf est dead et Billy Bragg chante toujours avec sa guitare électrique. « Les chants des hommes sont plus lourds d’espoir que les hommes. »

 

Ukraine. DakhaBrakha (Donne/Prends) est un groupe créé au sein du Dakh, un théâtre de Kiev dont je t’ai déjà parlé à propos des Dakh Daughters. Nina Garenetska (violoncelle) est membre des deux groupes.

Ces quatre musiciens-comédiens se définissent comme un « ethno chaos groupe ». Pour te donner une autre image de leur télescopage stylistique permanent, tu prends une guimbarde, un accordéon traditionnel, un piano austère qui ne dépare pas chez Nick Cave and the Bad Seeds, un violoncelle – instrument usuel du rap… – et un seul tom car on n’a pas besoin d’une batterie complète. Pas le moindre zigouigoui électronique. Tu ajoutes quatre voix dont la soliste se marre en permanence. Et tu fais du rap… joyeux et rigolard ! Même si on ne comprend pas tout on remarque qu’il est beaucoup beaucoup beaucoup question de bière. « C’est la vie ! »

États-Unis d’Amérique. Une chanson de salon écrite en 1853 par Stephen Forster, un blanc, au sujet d’un vieil esclave noir de sa famille proche. La chanson quitte les salons de la bourgeoisie américaine avec les scouts et va devenir un tube des feux de camp, des cercles de chant, des fêtes de la joie et de tous les mouvements de jeunesse pendant tout le vingtième siècle. C’est Paul Robeson, lui-même fils d’un esclave évadé, qui nous chante « Old Black Joe ». « Les chants des hommes sont plus lourds d’espoir que les hommes. »

Hongrie, France, Grèce. C’est au départ un air de jazz mélancolique venu de Hongrie sur lequel on finit par mettre des paroles quelque peu neurasthéniques. La légende, soigneusement entretenue par les producteurs qui pensaient que cela ferait vendre, veut que la chanson ait été interdite sur les ondes hongroises et dans les cabarets de Budapest parce qu’incitant au suicide. Le texte français intitulé « Sombre dimanche », interprété par Damia, ne va pas lui apporter beaucoup plus de jovialité mais va en fixer le titre. C’est ici le trio Kymata, avec Maria Simoglou, qui interprète la version grecque, cafardeuse à souhait, de ce « Sombre dimanche ».

Géorgie. « Pour y aller, vous ne pouvez pas vous tromper, vous prenez la deuxième, euh non, plutôt la troisième route à gauche, non à droite,  juste après le cyprès, qui est peut-être un chêne, puis à gauche avant le virage en épingle, et puis vous tournez tout de suite à droite à la maison grise, non blanche, enfin… rouge, avant la patte d’oie mais après le cimetière… »

Tu connais ces indications foireuses quand tu cherches ton chemin… Eh bien, si tu peux t’y retrouver, j’ai découvert le chœur Rustavi et la musique de Géorgie, celle du regrettable camarade Staline et pas celle des États-Unis, en Belgique néerlandophone, c’est-à-dire en Flandres, mais à côté du magasin d’une chaîne française, grâce à un Chinois qui vivait à… Taïwan !

Grande-Bretagne, Norvège, Allemagne. Un soir de beuverie – qu’est-ce qu’ils avaient sifflé comme vin de messe ! – Manfred Eicher propose aux membres du Hilliard Ensemble de faire un bœuf avec Jan Garbarek. Le Hilliard Ensemble est un quatuor vocal britannique spécialisé dans la musique ancienne qui se chante en latin dans les églises. Ça fait rarement des grosses ventes… Jan Garbarek est un saxophoniste norvégien qui fait du jazz d’avant-garde. Ça fait rarement des grosses ventes… L’allemand Manfred Eicher est le patron de la maison de disques ECM qui produit des machins bizarres. Ça fait rarement des grosses ventes… À la surprise générale « Officium », le disque commis par nos lascars, est un énorme succès.

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.