L’affaire des gaz lacrymogènes ou l’effet Lubrizol de la répression

L’affaire des gaz lacrymogènes ou l’effet Lubrizol de la répression

La grande problématique des régimes aux abois est de ne pas franchir la ligne rouge de la répression, celle au delà de laquelle un soulèvement bascule en guerre civile, où ces régimes n’ont pas forcément le dessus.

La ligne rouge de la répression est franchie lors de l’utilisation d’armes aux conséquences spectaculaires… et définitives : tirs à balles réelles, emploi de blindés, tortures, exécutions… L’effet produit est souvent inverse à celui recherché. La rage des émeutiers y est décuplé au point de surpasser leur peur. On le voit aujourd’hui-même au Chili, au Liban. « Une fois qu’un peuple n’est plus terrorisé, on ne peut lui réinjecter la peur », écrit Robert Fisk en citant aussi Gaza.

Utilisées inconsidérément, les armes létales intermédiaires, comme le LBD 40 ou les grenades de désencerclement, finissent par produire les mêmes effets démultiplicateurs de colère dans les rangs des mutins. L’affichage des corps meurtris de Gilets jaunes éborgnés ou mutilés est en train de faire office d’un boomerang qui se retourne contre ceux qui s’en servent.

Une arme répressive sournoise, mais hautement toxique : les gaz

Reste une arme autrement plus sournoise en ceci que ses effets sont beaucoup moins spectaculaires, beaucoup moins immédiatement perceptibles : les gaz. L’opinion est bien moins bouleversée par quelqu’un qui pleure ou qui tousse que par un corps mutilé baignant dans son sang. C’est d’une certaine façon l’effet Lubrizol : la menace rôde, le danger est bien là, à brève ou à plus longue échéance, mais reste impalpable, invisible, comme “tapi dans l’ombre”.

Plusieurs biologistes, médecins ont alerté sur la composition actuelle des gaz utilisées par les forces de l’ordre. L’un d’entre eux, le docteur Renaud Fiévet, a même contacté ce yetiblog en juillet dernier pour faire part des obstacles qui étaient opposés à leurs tentatives d’enquête sur ce sujet hautement toxique : frilosité des spécialistes, refus d’analyse par les labos habilités, obstructions des autorités…

L’autre problème pour ces lanceurs d’alerte vient aussi de leur difficulté à communiquer et surtout à toucher l’opinion publique : les termes chimiques utilisées – la présence de cyanure est tout de même évoquée ! – ont un effet inhibant auprès d’une population peu familière de ce langage savant.

Le double aveu par défaut (et bêtise) des autorités

Mais c’est compter sans la bêtise des autorités menacées. Il y a d’abord ce refus obstiné de communiquer sur la composition des gaz utilisés par leurs forces de l’ordre qui vaut déjà aveu par défaut. Le secret défense invoquée par le pouvoir (contre sa propre population !) a bon dos.

Alexander Samuel

Et puis, cerise sur le gâteau de ces aveux par défaut : la coupable fébrilité qui pousse un régime ébranlé à faire les bêtises de trop. La récente mise en garde à vue pour des motifs ridicules du principal lanceur d’alerte sur la composition des gaz lacrymogènes, le biologiste Alexander Samuel, la perquisition policière à son domicile, la saisie de documents, et même – comble de l’idiotie – la destruction rageuse d’un manuel militaire de 1957 « sur la protection contre les gaz de combat », ont un retentissement médiatique qui touche beaucoup plus l’opinion publique que les révélations d’un exposé sur d’obscures compositions chimiques.

À l’origine de cette déflagration médiatique, le courage et l’obstination de lanceurs d’alerte qui n’hésitent pas à se mettre personnellement en danger. Grâce à eux, malgré les dénégations des autorités, la nature des saloperies déversées sur les gens, tant lors des manifestations de Gilets jaunes que sur les malheureux Rouennais après la tragédie de Lubrizol, finit heureusement par éclater au grand jour.

=> Pour en savoir sur l’enquête sur la composition des gaz :

page Facebook et fil Twitter d’Alexander Samuel
page Facebook et fil Twitter de Renaud Fiévet

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.