Le Grand jeu : le sultan blackboulé (suite : MAJ du 14/10)

Le Grand jeu : le sultan blackboulé (suite : MAJ du 14/10)

Note du Yéti – Depuis son billet initial, le Grand jeu a ajouté deux mises à jour détaillant la suite des évènements au nord de la Syrie… et que vous ne risquez pas de lire dans nos médias de propagande. Voici la première datant du 14 octobre. Le moins que l’on puisse dire est que les évènements ne tournent pas en faveur du sultan Erdogan.


***** Mise à jour 14/10 *****

Les événements s’accélèrent… L’armée syrienne avance à grande vitesse pour se mettre en position face aux Turcs et à leurs proxies modérés. En 24 heures, elle est revenue en des lieux qu’elle n’avait plus vus depuis des années. Le déploiement n’a pas traîné, comme le montre cette carte (en hachuré, les territoires réoccupés) :

L’on voit des images improbables, comme ces troupes syriennes et américaines qui se croisent sur la route [photo d’en-tête], les premières remplaçant les secondes. Ou encore ces Kurdes faisant contre mauvaise fortune bon cœur et saluant les nouveaux arrivants. À Raqqa, ancien capitale de Daech, loyalistes et YPG patrouillent ensemble.

Les différents points de l’accord d’hier commencent à sortir, même si la direction politique kurde tente de les minimiser pour des raisons internes.

  • Abolition à terme des SDF et de toutes les milices, qui entreront dans le 5ème corps d’armée syrien sous supervision russe.
  • Garanties sur une certaine autonomie kurde inscrite dans la nouvelle constitution.
  • Coordination entre les forces syriennes et kurdes pour expulser les Turcs de Syrie, y compris d’Afrin (!)
  • Déploiement rapide de l’armée syrienne à Manbij, Kobané, Qamishli, Hassaké, Taqba…
  • Les frontières seront sous le contrôle du gouvernement syrien.
  • Arrivée de ministres kurdes au gouvernement central.
  • Les Kurdes réaffirment leur soutien à l’intégrité territoriale du pays, seul le drapeau syrien est hissé.

Un accord intelligent comme le voulaient les Russes, clairement en faveur de Damas mais pas trop déséquilibré et ménageant les Kurdes. L’ennemi, clairement désigné, permet une réconciliation nationale sur son dos.

Sur le terrain, les informations venant des différents fronts sont, comme souvent, contradictoires. Il semble tout de même que les mouches ont changé d’âne, comme l’aurait dit un célèbre commentateur de rugby. Les supplétifs ottomans ont pris un coup sur la tête tandis que les Kurdes montrent un regain d’énergie et semblent même avoir avoir repris Ras al-Ain.

Le fait que l’aviation turque soit désormais quasiment clouée au sol par la chasse syro-russe qui patrouille le ciel n’y est sans doute pas pour rien. Dans l’après-midi de lundi, un F16 sur le point de bombarder le QG des SDF à Manbij a été prié de retourner fissa d’où il venait par deux Sukhois. Erdogan a eu sa petite semaine d’amusement mais la fin de récré a sonné et le combat a changé d’âme.

Manbij, toujours : n’y tenant plus, des supplétifs barbus ont, sans en référer au commandement turc, commencé à avancer sur la ville. Canardés par les jets russes (ici ou ici), ils ont piteusement battu en retraite, d’ailleurs rappelés à l’ordre par leurs supérieurs.

Le sultan est furax, rien ne se passe comme prévu. Une semaine après son début, l’offensive est devenue une coquille vide. Sans soutien aérien, les modérément modérés risquent de rapidement patiner dans le sable, même s’ils poussent encore entre Tell Abyad et Ras al-Ain. Erdogan est en voie de perdre la face vis-à-vis de ses affidés barbus qui vont vite devenir ingérables en cas de surplace. Les objectifs affichés sont très loin d’être atteints et l’humiliation sera immense pour Ankara, par ailleurs très bientôt visée par des sanctions relativement lourdes de Washington (on s’amuse bien entre alliés de l’OTAN…)

La Turquie a pris de très gros risques, mal calculés, avec cette attaque, retournant le monde presque entier contre elle (seuls le Qatar et, curieusement, le Pakistan la soutiennent). Si Poutine ne cherche pas bêtement à sauver la face du président turc en lui accordant, par exemple, une zone dans le nord syrien au détriment de Damas et des Kurdes, celui-ci lui mangera dans la main d’ici peu.

C’est sans doute le plus comique de l’histoire. Le maître du Kremlin a, selon un bon observateur, roulé Erdogan ET Trump dans la farine, jouant l’un contre l’autre. Non content de rendre à Damas le quart du pays, de devenir le nouveau “protecteur” des Kurdes et de faire entrer le Moyen-Orient dans l’ère post-américaine, Vladimirovitch enfonce un coin supplémentaire dans le système impérial. Alors qu’il est le principal obstacle au projet néo-ottoman d’Ankara, les récriminations/sanctions occidentales risquent fort de pousser le sultan encore un peu plus dans… l’orbite russe !

=> Source : Le Grand jeu
=> Photo d’en-tête : deux convois militaires, l’un américain, l’autre syrien, se croisent sur une route au nord de la Syrie (capture d’écran Ruptly).

L'observateur des soubresauts géopolitiques mondiaux, au Moyen-Orient et ailleurs.