Le Grand jeu : le sultan blackboulé

Le Grand jeu : le sultan blackboulé

En Syrie, les événements évoluent à une vitesse étonnante, chaque heure apportant son lot de bouleversements.

Le fidèle lecteur du blog connait presque sur le bout des doigts les nombreuses tentatives de rapprochement syro-kurde, répétées année après année mais chaque fois avortées, torpillées qu’elles étaient par l’empire qui cornaquait la direction politique kurde. Cette fois, c’est la bonne ! En quelques heures, historiques, la carte du conflit syrien est chamboulée, renversant des stratégies mises en place par les acteurs du conflit depuis des années.

Le sentiment général est bien résumé par cette observatrice :

Traduction – Semaine surréaliste en Syrie. En réfléchissant au conflit, quelques Qs : Pourquoi un demi million de Syriens sont-ils morts ? Qui dessine les frontières au Moyen-Orient ? Que font les USA dans la région ? Qu’est-ce qui règle les invasions et les transferts ethniques ? Où sommes-nous dominants ? Réponses pas faciles…

Vilipendé par Erdogan pas plus tard qu’hier, Assad pourra remercier chaleureusement le sultan qui a enfin mis ses menaces d’invasion à exécution et provoqué, bien malgré lui, une union sacrée dont il n’avait peut-être pas mesuré toute la portée. On donnerait cher pour avoir un aperçu des sombres mines à Ankara…

La promesse électorale de Donald Trump

Mais l’ombre qui plane sur toute cette affaire est celle de Donald Trump, l’homme qui a permis ce renversement de situation inimaginable, mettant le Deep State US dans tous ses états. Rappelons ce que nous disions il y a trois ans, au soir de son élection :

Assad peut dormir tranquille. Trump n’a jamais caché sa détermination à combattre les djihadistes et pas seulement l’utile épouvantail daéchique. Les coupeurs de tête “modérés” syriens et leurs parrains pétromonarchiques doivent l’avoir mauvaise. Fin du soutien de la CIA à Al Qaïda, Ahrar al-Cham & co ? Probable. Ajoutons pour finir que la modération de Poutine autour d’Alep ces derniers temps (deux semaines sans bombardements russes, y compris au plus fort de l’offensive barbue sur le secteur ouest de la ville) avait peut-être pour but de ne pas prêter le flanc à la propagande de la MSN jusqu’à l’élection présidentielle américaine, dans l’espoir que Trump soit élu et s’entendre ainsi avec lui. Désormais, l’offensive peut reprendre et il n’y aura plus aucun bâton dans les roues (à moins d’une possible fronde des secteurs néo-conservateurs de l’armée d’ici janvier).

Certes, ça n’a pas été aussi simple. L’État profond a saboté à plusieurs reprises ses tentatives de désengagement, lui-même s’est perdu ou a été perdu par ses alliances avec Israël et l’Arabie saoudite… On se rappelle sa fausse crédulité lors des false flags chimiques des barbus modérément modérés (bien qu’on ne saura jamais si, derrière, il ne s’est pas entendu avec Poutine pour amuser la galerie), on se rappelle son utilisation des Kurdes pour couper l’arc chiite ou son delirium tremens anti-iranien… Mais au final, après une longue boucle, le Donald revient à ses premières amours isolationnistes. Elles ne dureront sans doute pas mais, en Syrie, il a clairement franchi le Rubicon.

Toutes les troupes américaines (sauf la garnison d’Al Tanaf, ne rêvons pas) seront retirées du pays dans les 30 jours. Du fait de l’offensive turque, bien plus vaste que prévue initialement, les bases US du nord ont déjà été évacuées et celles du sud suivront. On ne peut s’empêcher de penser que Trump a, en réalité, parfaitement anticipé l’attaque générale du sultan et utilisé ce prétexte pour ordonner le retrait.

Chose impensable il y a peu, les soldats américains sont en contact avec leur homologues syriens pour que la passation des bases, notamment à Manbij, se déroule sans anicroche ! McCain doit se retourner dans sa tombe… Les habituels trolls pro-turcs, l’Observatoire syrien des droits de l’Homme par exemple, ont bien tenté de semer la zizanie en inventant des bombardements de l’USAF sur les convois syriens mais l’intox a fait flop.

Damas récupère un quart de son territoire en quelques heures

Concrètement, sur le terrain, où en sommes-nous ? La situation varie d’heure en heure mais on peut établir les faits suivants :

  • L’armée syrienne est déjà déployée à Manbij, notamment autour de la ville même pour décourager toute incursion turco-barbue.
  • L’armée syrienne devrait arriver sous peu à Kobané, scellant définitivement l’ouest du Rojava (en violet sur la carte).

Dans ces deux dernières villes, la nouvelle a été accueillie avec joie par les loyalistes mais aussi, partiellement, par les Kurdes qui voient avec soulagement arriver une force d’interposition les protégeant d’un massacre annoncé. Assad est un moindre mal, entend-on souvent, d’autant plus que le patronage russe inspire confiance.

Face à la menace turque, les Kurdes ont, semble-t-il, capitulé complètement leurs rêves d’autonomie. Si tout se passe par la suite comme prévu (méfiance tout de même), Damas vient théoriquement de récupérer en quelques heures un quart de son territoire ! On aurait le vertige pour moins que ça…

Netanyahou en victime collatérale

En sus d’Erdogan, qui voit s’effondrer ses folles espérances néo-ottomanes, un autre dirigeant de la région a dû passer une bien mauvaise nuit : Bibi la Terreur. L’arc chiite, cause indépassable de la guerre qui ensanglante la Syrie depuis 2011, est sur le point d’être reconstitué en un claquement de doigt. Les Iraniens sont pliés de rire.

Reste à voir comment se déroulera la prise de contact entre les Turcs et leurs proxies barbus d’un côté, l’armée syrienne de l’autre. Si certains sont optimistes et pensent qu’un accord est en train d’être concocté par le Kremlin pour éviter un choc trop brutal, d’autres éléments laissent penser le contraire. Sur les réseaux sociaux (ça vaut ce que ça vaut), les appels se multiplient pour « repousser l’envahisseur turc » et lui faire repasser la frontière, libérant au passage les zones récemment conquises par Ankara. Un bombardement aérien aurait déjà eu lieu sur une colonne pro-turque, faisant pas mal de dégâts. On imagine que l’avion n’était ni américain ni russe…

Les jours, les heures à venir devraient précipiter les événements. N’en manquez pas une miette.

=> Source : Le Grand jeu (intertitres : Pierrick Tillet)

L'observateur des soubresauts géopolitiques mondiaux, au Moyen-Orient et ailleurs.