Pour les jeunes et pour tout le monde, un avenir en bleu marine

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Gazée, blessée, éborgnée, mutilée, tuée. La jeunesse se prend la République en pleine gueule. Au sens propre. Comme la banlieue depuis des lustres nous dit Bernard Girard du Journal d’école. Et comme le monde ouvrier quand il ose manifester son mécontentement d’être licencié après avoir été salement pressuré-exploité.


Le 1er mai 2002, plusieurs millions de manifestants descendaient dans la rue pour faire part de leur inquiétude devant la présence de Le Pen au second tour des présidentielles. Le 1er mai 2016, quelques dizaines de milliers de manifestants, pour toute la France, manifestent contre la loi travail. Les autres n’ont sans doute pas jugé bon de s’inquiéter de la mise en place d’un régime brutal et autoritaire, dans son principe très proche de celui qu’on pensait avoir évité au printemps 2002.

Il faut sans doute remonter très loin dans le temps pour retrouver la trace de violences policières aussi systématiques, aussi organisées que celles qui se donnent libre cours ces dernières semaines. Et encore en mai 68 et même pendant la guerre d’Algérie, certes dans un autre contexte, la police ne disposait-elle pas de l’équipement hallucinant, des armes de guerre (civile) dont elle use et abuse contre des manifestants très majoritairement pacifiques. Il ne s’agit plus de maintien de l’ordre mais d’autre chose ; il ne s’agit plus d’une police au service des citoyens mais d’une police politique. Mais au service de quoi, de qui, alors ?

D’emblée, on ne peut manquer d’observer que les jeunes, les très jeunes manifestants sont la cible privilégiée de la hargne policière ; les photos, les vidéos ne mentent pas qui, toutes, montrent des comportements, des violences injustifiables et pourtant justifiées, encouragées par l’autorité de tutelle épaulée avec une touchante unanimité par les grands médias qui se livrent sans vergogne à un festival de désinformation.

De façon assez symptomatique, cette manipulation de l’information est très proche de celle habituellement utilisée pour le traitement des banlieues, des quartiers, dont les habitants, et singulièrement les plus jeunes, font systématiquement l’objet d’une présentation caricaturale … mais aussi, comme c’est curieux, de violences policières quasi quotidiennes. Lorsque depuis 2012, Hollande prétend « faire de la jeunesse sa priorité », on commence à comprendre de quelle priorité il s’agit.

Mais les violences policières de ces derniers jours ne viennent pas de nulle part, elles ne sont pas les dommages collatéraux de manifestations souvent spontanées, peu ou pas structurées, infiltrées par d’inévitables casseurs. Elles s’insèrent dans un contexte de mise en coupe réglée de la société civile.

Un mouvement inauguré sous Sarkozy quand nombre de lois ont été votées à l’instigation des syndicats de police et qui s’est amplifié sous Hollande, le prétexte des attentats ne faisant qu’amplifier une tendance de fond : la surveillance généralisée des individus mise en œuvre par la loi de programmation militaire, la loi sur le renseignement, l’état d’urgence devenu permanent, autant de signes tangibles d’une vision policière de l’ordre social. La police inspire la loi, se donne un droit de regard et d’intervention sur toutes les manifestations, défère les suspects devant la justice qui condamne en comparution immédiate.

Bien sûr, lorsque ces atteintes au principe de la séparation des pouvoirs, aux droits fondamentaux des individus, sont légitimées et organisées par les pouvoirs publics, on n’est alors plus très loin de l’état policier. Une perspective pas forcément imaginaire renforcée par la léthargie d’une large partie de l’opinion qui a décidément du mal à se sentir concernée par la thématique des libertés publiques et qui, surtout, s’avère incapable de rentrer frontalement en résistance contre un régime politique toujours considéré comme légitime parce que républicain. Et même quand, comme c’est présentement le cas, la république se donne un triste visage et des manières de brute, il lui restera toujours aux yeux de beaucoup comme un parfum de sacré, pourtant bien peu rationnel, qui interdit qu’on la remette en cause.

De fait, c’est cette vision surplombante de la citoyenneté, d’un rapport au politique déconnecté du réel, qui continue à s’imposer dans l’imaginaire des individus et notamment à travers son enseignement par l’Éducation nationale : et pourtant, le discours sur les prétendues « valeurs de la république », célébrées par une administration qui multiplie jusqu’à l’overdose les prescriptions, les objurgations, les menaces, vole en éclat devant la réalité. Ces derniers jours, de nombreux lycéens l’ont prise en pleine figure, cette république. Au sens propre comme au sens figuré.

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