#NuitDebout : la fabrique de la violence, par Pascal Maillard

ILLUSTRATION

Une excellente analyse de Pascal Maillard sur la violence d’État, remise au très mauvais goût du jour les 28 avril et 1er mai 2016. Ce texte est paru initialement sur Mediapart.


Ce 1er mai nous a fait respirer plus de gaz que de muguet. La manifestation parisienne aura confirmé que l’État est le premier organisateur de la violence. Avec la collusion de quelques médias qui lui servent de ventriloques, il cherche à mettre en scène une décrédibilisation et une criminalisation du mouvement social. Cette double manipulation ne doit pas passer.

« La puissance qui s’acquiert par la violence n’est qu’une usurpation et ne dure qu’autant que la force de celui qui commande l’emporte sur celle de ceux qui obéissent »
Denis Diderot, L’Encyclopédie, Article « Autorité politique »

C’est à Paris, Boulevard Diderot , que des enfants, des jeunes et des personnes âgées ont été gazés par des CRS, auxquels l’ordre a été donné d’intervenir en milieu de défilé pour séparer les manifestants pacifistes des supposés « casseurs ». Un cortège sans tête, et divisé en deux corps, a peiniblement rejoint la Nation, où de nouveaux gaz ont dispersé définitivement la manifestation.

C’est à Paris, Boulevard Diderot, qu’un Préfet de police a décidé de positionner de nombreux CRS, bien visibles, dès le premier tiers du parcours, dans des rues adjacentes, et au sein même du cortège. A quelles fins le choix d’un tel dispositif a-t-il été fait?

Pour répondre à cette question il suffit d’observer que toutes les manifestations qui se sont passées sans violence, ni débordement, avaient comme caractéristique principale de comporter des forces de police réduites ou discrètes, répondant à des consignes de prévention et de protection de la population, ce qui relève des missions habituelles de la Police nationale. Or, à Paris, comme on a pu l’observer depuis deux mois dans de multiples villes de France à l’occasion des manifestations contre la loi « Travail », les policiers ont appliqué une stratégie que je qualifierais « d’intervention anticipée ». Non en vue de prévenir les débordements et de protéger les manifestants, mais avec l’objectif, probablement défini à chaque fois par leur commandement, de les provoquer.

Cette logique de la provocation repose, il me semble, sur trois techniques, exemplairement mises en œuvre ce 1er mai à Paris : l’interruption, la nasse et la terreur. Interrompre un cortège et provoquer les manifestants, c’est s’assurer d’avoir les incidents que l’on recherche. Séparer et isoler un groupe supposé violent, c’est diviser le cortège et briser l’unité collective. Cependant le problème de cette technique est que les nasses englobent un nombre conséquent de manifestants pacifiques et les radicalise, ainsi qu’on l’a vu à Paris ce 1er mai. Troisième étape, celle de la terreur : les manifestants prisonniers d’une nasse sont chargés, gazés et matraqués. Certains sont arrêtés. Il arrive aussi, comme ça été le cas à Saint-Denis, que toute la nasse soit raflée et mise en garde à vue (une centaine d’étudiants auxquels on veut faire peur et qu’on relâche assez vite, sauf deux syndicalistes, dont le sociologue Nicolas Jounin). Cette logique vise à effrayer l’ensemble des manifestants et à les dissuader de participer aux prochaines mobilisations. Diviser, effrayer et dissuader : telle est la finalité des violences policières.

Cette logique devient dans les médias une rhétorique de la peur. Le sujet n’est plus la loi « Travail », mais les « casseurs », et la violence transformée en spectacle. Ainsi BFM-TV, dans un direct de 3 heures (de 15 à 18h ce 1er mai), voit des casseurs partout, des « black-blocs » radicalisés et violents « immaitrisables », « dangereux », « masqués et casqués ». « Vous qui êtes immergé au milieu des manifestants, dites-nous quel est le profil de ces casseurs ? », demande la journaliste en studio. Le journaliste embarqué, qui ne sait rien des manifestants masqués, récite sa leçon bien apprise : des « black-blocs » radicalisés et violents « immaitrisables » et « dangereux ». J’ai bien regardé les vidéos de notre BFM-Télé-Ventriloque. Il y avait bien sûr des libertaires et des anarchistes, mais aussi et surtout des lycéens et des étudiants, des précaires de l’ESR avec leur banderole rouge, et surtout de très nombreux manifestants non violents bloqués avec eux, pris dans la nasse des CRS, et empêchés de manifester. Les journalistes de BFM ne savent peut-être pas que ce sont très majoritairement des manifestants pacifiques qui portent aujourd’hui foulards, lunettes de plongée ou casques. Quelle en est la raison ? Ils ont été chargés, gazés, matraqués à de multiples reprises, depuis le début du mouvement de protestation contre la loi « Travail ». Ils se protègent, et c’est parfaitement légitime.

Pour être informé avec objectivité sur les violences occasionnées par les manifestations, il faut oublier son téléviseur et les grandes chaînes dites « d’information », ne les regarder que pour en déconstruire les fables qu’elles inventent, et suivre avec attention l’abondante production de textes, de photos et de vidéos qui circulent sur les réseaux sociaux, et dont les auteurs sont des acteurs du mouvement, mais aussi des journalistes indépendants. Les témoignages bruts sont aujourd’hui bien plus vrais que les montages et commentaires de rédactions qui sont assises aux pieds du pouvoir, ces chiens de garde qui aboient aux « casseurs », passent en boucle des images de ces derniers et relaient en direct (encore sur BFM-TV…) les tweets de la police nationale au lieu de sélectionner ceux des manifestants.

Nos concitoyens ne doivent pas se laisser abuser. Dans les analyses de la violence que nous devons faire, il convient d’avoir toujours à l’esprit trois choses :

  • Les pratiques délibérées d’infiltration des groupes d’extrême gauche par la police à des fins de renseignement et/ou de manipulation. L’emploi régulier de policiers de la BAC pour noyauter et arrêter les manifestants les plus radicaux n’est plus à démontrer. Gérard Filoche a eu raison de dénoncer ces vieilles pratiques, un sociologue les a étudiées jadis sur son blog Mediapart et une enquête de l’Express rapportait récemment une protestation vive de la CNT contre un membre de la BAC arborant un autocollant de ce syndicat.
  • Le cercle de la violence : les exactions policières provoquent naturellement une radicalisation des manifestants en attisant leur révolte, leur désir de revanche, leur haine de la police, et donc de l’Etat. Des étudiants non politisés et pacifiques m’ont confié à plusieurs reprises que suite aux violences policières qu’ils avaient subies, ils étaient décidés à s’équiper et à résister activement. Merci à Messieurs Valls et Cazeneuve de contribuer à la création d’une génération d’anarchistes et de révolutionnaires :-). Plus sérieusement, j’estime que ce cercle de la violence est une fabrication délibérée. Radicaliser pour justifier la répression.
  •  La disproportion entre d’une part des « professionnels de la violence » – les missions de « maintien de l’ordre » étant inséparables de l’exercice d’une violence « légitime » dont on attend qu’elle soit maîtrisée et proportionnée -, suréquipés, soutenus hiérarchiquement et politiquement, et, il faut bien le dire, très idéologisés (plus de 50% des policiers votent Front national) ; d’autre part des manifestants jeunes, hétérogènes, politisés ou non, qui font l’apprentissage des techniques de protection et de défense en milieu répressif. On ne peut nier la présence dans les manifestations d’autonomes qui veulent en découdre avec les forces de l’ordre, mais la très grande majorité des jeunes manifestants, même très politisés, agissent de manière responsable et organisée, avec une maturité et une intelligence dont nous devrions être fiers.

Enfin, n’oublions pas que la première des violences est celle de la politique de ce gouvernement. De la loi « Travail » qui détruit un siècle d’acquis sociaux. De la loi Renseignement et de l’Etat d’urgence qui piétinent nos libertés fondamentales. D’un Etat libéral-autoritaire qui use de la force publique et de la justice comme d’une arme de répression des légitimes aspirations sociales et démocratiques de son peuple.

Face à une jeunesse pacifique et responsable, parfaitement consciente des enjeux de la loi qu’on veut lui imposer par la force, l’Etat pousse la police nationale à se déconsidérer, à porter atteinte à ses missions, à salir ses agents et en définitive à déshonorer toute une profession. Ainsi, les CRS de Mr Cazeneuve oublient de porter assistance  aux personnes en danger (voir ici), ce que font systématiquement les manifestants. Bien plus, les CRS de Mr Cazeneuve matraquent les manifestants qui portent assistance à autrui (voir ici le petit film du photographe Simon Guillemin). Non contents d’humilier et blesser les personnes, les CRS de Mr Cazeneuve dégradent également les biens publics : voir ici l’évacuation violente de la mairie d’Amiens et les dégâts provoqués dans la salle du Conseil municipal. On me rapporte en outre « un bras cassé, un nez cassé, des points de suture sur le crâne et beaucoup de bleus sur les corps ». Enfin les CRS de Mr Cazeneuve frappent violemment et lâchement des manifestants menottés (c’est là). On attend l’ouverture d’une enquête et des sanctions exemplaires.

Car il s’agit là de fautes graves et d’entorses caractérisées au Code de déontologie de la Police nationale. Il y a une grande ironie et une signification profonde à ce que le Code édicté en 1986 sous la responsabilité de Pierre Joxe ait été amendé en 2014 et qu’une phrase importante ait été supprimée dans la version actuelle : « La Police nationale concourt, sur l’ensemble du territoire, à la garantie des libertés ». Aujourd’hui, probablement pour la première fois sous un gouvernement de gauche, elle concourt à la suppression méthodique de nos libertés. Quant à l’égalité et à la fraternité, il y a longtemps que les usurpateurs du socialisme ont oublié le sens même de ces mots.

C’est à Paris, Boulevard Diderot, qu’un pouvoir socialiste aura décapité une manifestation du 1er mai, et noyé le peuple dans un nuage lacrymogène. Mais le nuage et les larmes se dissipent. Les lumières se rallument sur les places. Et c’est Debout que les insoumis éclairent la Nuit.

=> Source : Mediapart

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