Manifeste européen du Front de gauche : une stratégie incantatoire peu convaincante

Après leurs sévères bisbilles des municipales, le Parti de Gauche et le PCF viennent de se rabibocher pour présenter une liste commune du Front de gauche aux prochaines européennes. Et déjà, un bébé est né de cette réconciliation, sous forme de manifeste commun : « Rompre et refonder l’Europe ».

Le document, long de 15 pages, commence par un exposé assez convenu, mais plutôt juste de la situation actuelle. Oui, bien sûr, l’Union européenne est en crise, une crise << à la fois sociale et écologique >>, << austéritaire >> en diable, sous férule du << capitalisme néolibéral financiarisé >> via des instances technocratiques qui sont une négation de la démocratie. Ok, ok.

Mais la partie programmatique du document laisse sur sa faim, tant la phraséologie, surabondante, ne parvient pas à masquer la faiblesse de la stratégie annoncée.

1. Les solutions proposées relèvent toutes de la politique nationale

Le Parlement européen occupe finalement peu de place dans le manifeste. Pour cause, les rédacteurs constatent eux-mêmes que << désobéir et rompre avec les traités >> ne peut se faire ni au sein de l’enceinte de Strasbourg, ni via des institutions européennes qui imposent une unanimité des pays membres pour voir adopter la moindre solution :

<< L’élargissement à 28 États membres rend quasiment impossible la modification des traités qui requiert l’unanimité des pays membres. Un seul pays pourrait bloquer tout progrès social ou écologique. >>

Les solutions proposées, qui tiennent de la seule désobéissance, renvoient donc toutes, par constat d’impuissance, au domaine national, soit dans le cadre des institutions politiques de l’État, soit par la mobilisation citoyenne. Avec juste le vague espoir d’une généralisation de la colère à d’autres populations de l’UE.

2. Une incompréhensible soumission à la monnaie unique

Plus inquiétante est la soumission avouée à la monnaie unique européenne, en des termes étonnamment identiques à ceux régulièrement employés par la Troïka (BCE, Commission, FMI) pour faire peur, ou par la coalition de fait des deux groupes parlementaires jusque là majoritaires, le PPE (Parti populaire européen, droite) et le PSE (Parti socialiste européen). Qu’on en juge :

<< Certains prônent la sortie de l’euro et la mise en oeuvre de politiques de dévaluation compétitive. Ce projet est économiquement hasardeux. Il alourdirait l’encours de la dette publique, renchérirait les importations, ce qui pèserait sur le niveau de vie de la population, et ouvrirait la porte à la spéculation sur la nouvelle monnaie. >>

À quoi bon, déclarer dans la foulée que l’euro n’est << plus supportable pour les peuples >> ? Comment le valeureux groupe GUE-NGL (Gauche unie européenne – gauche verte nordique) compte-t-il imposer << un changement radical de politique monétaire >> à la BCE ? À l’unanimité des 28 pays membres ? Ah non, en << désobéissant >>... Tout ceci est absurde et ne tient pas la route.

3. Des postures velléitaires qui vont à l’encontre des analystes de gauche

Il est étonnant que les rédacteurs de gauche de ce manifeste ne tiennent pas plus compte des travaux effectués sur le sujet par des économistes et intellectuels tout autant de gauche qu’eux, comme Frédéric Lordon, Jacques Sapir, Emmanuel Todd, ou même encore, tout récemment, le très rose pâle Bernard Maris :

<< Je vire ma cuti. J’ai voté oui à Maastricht, oui au traité constitutionnel. Aujourd’hui, je pense qu’il faut quitter la zone euro >> (Bernard Maris, Charlie-Hebdo, 9 avril 2014, p. 6).

Si l’on rajoute à cela une position assez flottante sur la question de la dette que les intéressés proclament tantôt avoir les moyens de rembourser, tantôt vouloir renégocier parce qu’insoutenable, nous faisons face ici plus à des postures velléitaires qu’à l’exposé d’une stratégie réellement convaincante.

Et il n’est pas sûr que ce manifeste incantatoire soit de nature à séduire le flot grandissant des eurosceptiques à pulsions abstentionnistes.

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