Le Grand jeu : Gazprom… enade

Le Grand jeu : Gazprom… enade

Dans le grand jeu pour le contrôle des ressources énergétiques de la planète, la bête noire de l’empire américain avance inexorablement ses pièces sur l’échiquier. Balade sur les pipelines de Gazprom…

Le géant russe a le vent en poupe et vient d’ailleurs de payer des dividendes records à ses actionnaires. Cette année, la compagnie prévoit d’exporter vers l’Europe 200 Mds de m3 de gaz, soit peu ou prou la même quantité que le plus haut historique de l’année dernière. De quoi préparer sereinement le raz-de-marée qui se profile pour 2020, quand le Nord Stream II (NSII), le Turk Stream et le Sila Sibirii entreront tous ensemble en service. À Washington, on en a déjà des frissons dans le dos.

« Le point de non-retour sur ce projet a été atteint depuis longtemps, il n’y a aucune possibilité légale de l’arrêter. » C’est avec une belle confiance que le patron de Gazprom parle du Nord Stream II. Nous avions évoqué la position ô combien inconfortable du Danemark vis-à-vis du gazoduc baltique :

Le placide pays scandinave fait en effet face à un écrasant dilemme, sa « plus importante décision de politique étrangère depuis la Seconde Guerre Mondiale » : permettre ou non le passage du Nord Stream II par ses eaux territoriales.

Le projet doit également recevoir dans les prochains mois les autorisations finales de la Russie (c’est couru d’avance), de la Finlande et de la Suède. Mais concernant ces deux dernières, il s’agit uniquement de leur zone économique exclusive, régie par le droit international de la mer sur lequel les gouvernements suédois (très russophobe) et finlandais (plus équilibré) ont de toute façon peu de prise.

Seul le Danemark est concerné dans sa souveraineté même, et il s’en serait bien passé. Les émissaires américains et bruxellois poussent le gouvernement à empêcher le passage des 139 km du Nord Stream II par ses eaux territoriales tandis que Moscou et Berlin l’encouragent à accepter.

Copenhague peut-elle se mettre à dos son principal partenaire (Allemagne) et la principale puissance militaire européenne (Russie), qui vient d’ailleurs essayer quelques missiles à proximité ? Le système impérial réussira-t-il à manœuvrer afin de torpiller le pipeline comme ce fut le cas avec le South Stream ?

Quinze mois plus tard, les indécis Scandinaves n’ayant toujours pas donné de réponse, Gazprom a tout simplement décidé d’annuler sa demande d’autorisation de passage et se concentre désormais sur deux routes alternatives (en pointillés) ne requierant pas l’approbation du MAE danois :

Les obstacles devant NSII sont chaque jour plus minces et le néo-président ukrainien ne s’y trompe pas, qui en appelle à la dernière personne susceptible de contrecarrer le projet : le Donald. Mais la sanctionnite américaine a aussi ses limites et l’empire ne peut sans doute pas se mettre totalement à dos ses alliés/vassaux euronouilles qui ont un impérieux besoin de gaz russe.

D’autant que, comme nous l’avions prévu, Vladimirovitch œuvre de main de maître autour de la Caspienne :

Il y a deux mois, après le sommet de la Caspienne à Aktau, nous nous interrogions sur le fameux gazoduc transcaspien (TCP) censé transporter l’or bleu turkmène vers l’Azerbaïdjan, donc la Turquie et l’Europe :

Pourquoi les Russes ont-ils soudain accepté ? (…) Une officine impériale bien connue des spécialistes s’interroge sur le retournement de Moscou. Parmi les diverses raisons évoquées, la construction du pipe sera difficile, notamment financièrement ; elle prendra du temps et vient trop tard alors que les tubes russes sont déjà lancés (Turk Stream) ou en voie de l’être (Nord Stream II) ; Poutine tente ainsi d’amadouer l’UE pour débloquer les dernières résistances au Nord Stream II ; Gazprom pourra de toute façon tuer dans l’œuf le TCP en reprenant ses achats de gaz turkmène.

La stratégie du géant russe n’est en effet pas étrangère au fidèle lecteur :

Afin de déjouer les plans de l’empire et ne pas perdre ses parts de marché européen, Gazprom avait pris l’habitude d’acheter d’importantes quantités de gaz turkmène. Mais à mesure que les routes soutenues par Washington (pipeline transcaspien et TAPI) se révélaient de plus en plus illusoires et que l’or bleu d’Achgabat prenait le chemin de la Chine, Gazprom a peu à peu réduit ses achats qui approchent maintenant du 0 absolu.

Bingo ! On a appris il y a quelques jours que Gazprom devrait très vite reprendre ses achats de gaz turkmène (…) A peine les Russes lèvent-ils leur veto sur la construction du TCP qu’ils reprennent leurs importations de gaz turkmène, vidant de sa substance le gazoduc transcaspien. Malin comme un ours…

C’est fait. On savait déjà que Gazprom avait repris ses achats de gaz turkmène. Un contrat de cinq ans a maintenant été signé le 1er juillet entre la compagnie russe et Turkmengaz, éloignant encore un peu plus l’éventualité du gazoduc transcaspien…

De l’autre côté de l’Eurasie, le Sila Sibirii entre dans sa dernière phase. La partie russe du tube est quasiment terminée tandis que les Chinois ont commencé les travaux. Pipeline continental hors de portée de l’empire maritime, ce chantier pharaonique reliant ses deux grands adversaires court sur 4 000 km et doit entrer en service à la fin de l’année.

Quant à son petit frère de l’Altaï, lui aussi bien connu des fidèles lecteurs, les discussions devraient très bientôt s’intensifier. Le Washingtonistan en fait une jaunisse…

=> Source : Le Grand jeu

L'observateur des soubresauts géopolitiques mondiaux, au Moyen-Orient et ailleurs.