Rue89 n’a pas trouvé son modèle (et le Nouvel Obs est en train de perdre le sien)

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C’est une petite révolution comme on ne les aime pas trop. De celles qui se déroulent en loucedé, la nuit, précipitées et honteuses. Celle-ci vient de frapper Rue89 à la tête et consacre l’échec du modèle tenté en 2007 par Pierre Haski, Laurent Mauriac, Pascal Riché et quelques autres partis entretemps sous d’autres cieux.

C’était une époque de plein bouleversement. Les médias du microcosme commençaient déjà à donner du gite. Et Internet offrait aux aventuriers de l’information des voies aguichantes, mais plus proches de la nébuleuse que du sentier balisé.

Deux nouveaux modèles étaient alors expérimentés :

  • le site participatif gratuit recourant à la publicité pour se financer (Rue89) ;
  • le site, genre Canard enchaîné futuriste, en appelant au bon vieil abonnement de ses lecteurs potentiels (Mediapart).

Gros sur la patate

Mediapart semble tenir, croisons les doigts pour lui. Mais le modèle Rue89 but une tasse déjà fatale en 2012, après son rachat à 100 % par le cacochyme Nouvel Obs (groupe Perdriel).

Mais alors, que s’est-il donc passé de plus dans la sombre nuit du 5 décembre ? Oui, oui, ami lecteur fidèle de ma petite Rue, tu le sais déjà : une modification de l’url (de rue89.com à rue89.nouvelobs.com), un changement sournois du « haut de la page » avec un logo Rue89 outragé en taille et par un humiliant qualificatif de << partenaire >>.

Et jusqu’au « favicon », cette toute petite image tout là-haut à gauche dans vos onglets ou la barre d’adresse de votre navigateur, désormais estampillée « Obs » au lieu de « Rue89 ».

Le « directoire » (qu’on devine meurtri sous la plume) tenta d’expliquer la manipulation par << une modification des règles de mesure d’audience par l’institut Médiamétrie >> (mais alors pourquoi rapetisser le logo, quand le changement d’url suffisait ?).

De son côté, la rédaction de Rue89 en avait (et on peut la comprendre) gros sur la patate, sentant venir le boulet d’une intégration progressive à la maison-mère, avec à la clé son lot de restructuration sociale et de mainmise sur l’intégrité éditoriale.

L’aveu de faiblesse du groupe Nouvel Obs-SFA

Il y a pourtant à mon sens un autre élément à prendre en considération : le fait que le Nouvel Obs se trouve contraint de rajouter les statistiques de visite de Rue89 à ses propres résultats pour surnager dans le classement Médiamétrie témoigne un peu plus du bouillon pris ces derniers temps par la presse à l’ancienne.

Les résultats du groupe Nouvel Observateur-SFA (oui, oui, les sanibroyeurs !) ne sont probablement guère à la hauteur de ce que pouvait en attendre leur propriétaire, Claude Perdriel. En 2012, le Nouvel Observateur accusait une perte de 4,8 millions d’euros, pour un chiffre d’affaires stable sur un an de 96,9 millions (source : Les Échos).

L’échec du modèle Rue89 ne saurait faire oublier l’aveu de grande faiblesse manifestée par son seigneur et maître avec son petit coup de force nocturne du 5 décembre. La presse du prochain monde n’est peut-être pas encore née, mais celle du monde d’avant n’en finit déjà plus de s’accrocher à elle pour essayer de surnager.

De fait, le petit est aussi indispensable au gros que l’inverse. Selon Médiamétrie, le site Rue89 représentait plus du quart de l’audience de l’ensemble Nouvel Observateur : 2,4 millions de visiteurs uniques sur un total de 8,5 en octobre 2013.

Nous traversons une période de tourmente inédite. Si les nouveaux modèles peinent encore à émerger, les anciens sentent bien fort le sapin. Le journaliste sourcilleux, le chroniqueur enfiévré, eux, n’ont plus guère à se poser de questions, mais à écrire et écrire sans désemparer tant qu’un espace leur est offert pour s’exprimer. Préférant, de gré ou de force, la quête de l’info ou la manifestation de l’opinion à la recherche d’une sécurité envolée.

Après ? Après on verra bien. La nature et la soif d’information ont horreur du vide.

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.