Les attaques contre le handicap de Greta Thunberg

Les attaques contre le handicap de Greta Thunberg

Greta Thunberg est reçue à l’Assemblée nationale et voilà que le chœur des imbéciles se déchaîne. Parmi mille autres bêtises, on a lu un médecin urologue faire à distance et en 240 caractères un diagnostic… psychiatrique ! Mahaut Herrmann, elle-même autiste atteinte du syndrome d’Asperger, se penche sur la différence regardée comme une tache.

Moi, autiste Asperger

Cela fait plusieurs mois que j’hésite : j’en parle, je n’en parle pas ? Ce sont les attaques croissantes contre le handicap de Greta Thunberg qui m’ont décidée. J’en parle donc. Je suis autiste Asperger, diagnostiquée il y a quelques années, à l’âge adulte. Pourquoi en parler maintenant ? Pour donner un témoignage direct sur ce qu’est l’autisme Asperger, par exaspération devant les éructations de ceux qui prétendent mieux savoir que les concernés s’ils sont capables ou non de s’exprimer.

L’autisme Asperger (ou sa dénomination actuelle) est un trouble des interactions sociales et du langage SANS retard mental. Cela signifie que les personnes autistes Asperger sont parfaitement capables de penser par elles-mêmes et d’avoir une pensée originale.

Greta Thunberg a eu la chance de naître à une époque et dans un pays où la connaissance de l’autisme progressait et dans un contexte où la psychanalyse ne s’en mêlait pas pour le plus grand malheur des personnes concernées.

Penser par soi-même

Si j’en parle aujourd’hui, pour prendre sa défense, c’est pour témoigner que même à quinze ou seize ans (et même avant), un ado Asperger peut penser par lui-même et avoir envie de passer à l’action. À treize ans, quand une cause me tenait à cœur, j’avais envie de remuer un lycée entier (oui, un lycée, à treize ans, j’étais en seconde) pour sensibiliser les gens, mais pas les moyens de le faire, ni la confiance en moi nécessaire.

Penser qu’un ado autiste Asperger pense ce qu’on lui ordonne de penser, c’est être, volontairement ou non, totalement ignorant de ce qu’est le syndrome d’Asperger. Un exemple. Au moment du passage en première, notre fiche de vœux comportait deux cases : vœux de l’élève, vœux des parents. Les choix de l’élève étaient prioritaires. Nous avons été cette année-là la seule famille avec des vœux différents. À ce moment-là, j’avais treize ans, et j’ai tenu tête à mes parents : ça serait L et pas S car en S je ne pouvais pas faire à la fois latin et grec.

À quatorze ans, j’avais déjà des idées politiques se formant et je signais mes premières tribunes à tonalité bolcho-catho dans le bulletin de l’aumônerie du lycée (plutôt BCBG, l’aumônerie, d’ailleurs).

Le syndrome d’Asperger induit aussi une hyper-fatigabilité et de très fortes résistances spontanées devant ce qui nous dégoûte. Autant dire que si Greta Thunberg était forcée d’agir contre sa volonté, cela ferait longtemps qu’elle se serait rebellée.

Idées fixes ?

En Greta Thunberg, je revois beaucoup de moi-même, de mon hypersensibilité adolescente canalisée, mais pas tant que ça, vingt ans plus tard, de mes passions et de quelques aventures de mon adolescence.

Greta Thunberg serait « mono-idée » (sic) ? L’une des caractéristiques du syndrome d’Asperger est la présence d’intérêts restreints auxquels on peut consacrer toute sa vie. Pour ma part, avant la biodiversité, c’était la généalogie, ce qui a causé quelques cheveux blancs à mes parents quand je me lançais dans des expéditions seules dans des villes que je ne connaissais pas.

Mes sujets de recherche aussi, heureusement, sont capables d’accaparer toute mon attention pendant un temps plus long que la normale. L’intérêt restreint de Greta Thunberg est le changement climatique, et alors ? Cela implique aussi qu’elle le creuse à fond, qu’elle lit tout ce qu’il y à lire sur le sujet, et qu’elle ne va rien laisser de côté. Quand un Aspie a un intérêt restreint, il a souvent une documentation énorme.

Handicapées, et alors ?

Pour tout dire, personnellement, cette ado, je l’admire. Pour la confiance qu’elle a en elle. Parce que je sais ce que doit lui coûter physiquement et psychiquement son combat. Parce qu’elle n’arrête pas, malgré tout ce qu’elle essuie sur son handicap. Les Aspie sont souvent hypersensibles. Une idée reçue veut qu’un autiste soit totalement dénué d’empathie. C’est très loin d’être systématique. L’hypersensibilité peut induire au contraire un trop plein d’empathie.

Si je parle aujourd’hui de mon handicap, car l’autisme Asperger en est, c’est pour tous les enfants ou adultes pas encore diagnostiqués qui vont subir les conséquences du tourbillon de ceux qui se veulent originaux et libres de la pensée en rabaissant Greta Thunberg au nom de son handicap.

Greta Thunberg est handicapée. Je suis handicapée. Cela ne fait pas de nous des êtres de moindre valeur indignes d’être écoutés. Ses parents auraient dû la protéger en lui interdisant d’entreprendre ce qu’elle fait ? Je n’ai qu’une réponse : élevez un enfant Asperger et on en reparle.

J’ai bien morflé, je continue à morfler

Mes parents ont en vu de toutes les couleurs pour m’élever. Pas parce que j’étais ingérable ou dangereuse. D’abord parce qu’à cause de mon handicap, j’ai été harcelée et agressée. Ensuite parce que j’avais dans la tête des projets comme ceux de Greta Thunberg. Ils ont fait pour moi des choix qui ont fait hurler ceux qui ne nous connaissaient pas intimement. Ils les ont fait au pied du mur, du mieux qu’ils pouvaient. Ils ont été parfois dur à assumer, mais auraient-ils mieux faire de faire autrement ? Pas sûr.

Est-ce que ça veut dire pour autant que l’autisme Asperger est une condition enviable ? J’ai bien morflé, je continue à morfler, et ma vie, personnelle et professionnelle, se ressent de ce handicap. Est-ce que, pour autant, si je pouvais m’en débarrasser, je me débarrasseras de mon handicap invisible ? Non. J’ai appris à l’apprivoiser, à faire des atouts qu’il fournit une force pour compenser tout le reste.

J’ai mis beaucoup de temps à me faire à l’idée d’en parler. Les attaques contre Greta Thunberg m’ont ramenée au temps où je vivais très mal mon diagnostic.

Sans être fière d’être handicapée, car je n’ai pas à être fière de ce avec quoi je suis née, j’assume pleinement ce handicap. L’autisme fait partie de nous, et il ne devrait jamais être utilisé pour rabaisser un autiste.

Je me disais bien que j’avais oublié un point essentiel dans mon témoignage. Greta Thunberg est Aspie et semble être très à l’aise en compagnie des adultes. C’est normal. Beaucoup d’Asperger se sentent intellectuellement plus à l’aise avec des gens plus âgés.

Source : Mahaut Herrmann. Intertitres et mise en forme : Partageux.

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.