Le besoin d’être ensemble et de se sentir solidaires

Le besoin d’être ensemble et de se sentir solidaires

L’effondrement de la croyance

Ramener les choses à leur juste mesure. La criminalité meurtrière ne cesse de baisser et cette tendance, observée depuis le XIXe, continue à se confirmer ces deux-trois dernières décennies. Les statistiques l’attestent. N’empêche que si tu écoutes la radio, regardes la télé ou lis les journaux, tu as l’impression du contraire. Normal au su de la publicité faite au moindre fait divers sanglant. Voici quelque temps un quotidien français détaillait longuement l’info d’un meurtre dans une ville… d’Australie !

Eh bien c’est pareil en matière de religion. On assiste en France à l’effondrement de la croyance. Va faire la sortie des églises de ton coin si tu n’es pas convaincu de la réduction et du vieillissement catholiques ! Va regarder l’âge de tes derniers curés.

Un gars me dit qu’il ne lui reste qu’une douzaine de curés. Ça m’étonne un peu : son département ne semble pas parmi les plus mal lotis. Un tour sur le site de son diocèse – même les évêques sont connectés et tiennent des blogues – m’informe qu’il compte soixante et onze curés. Compte sur tes doigts, ça fait plus de douze. Mais, si tu enlèves les curés dont l’âge est fort avancé et ceux avec mention « retiré » qui doivent être quasi-grabataires, il ne reste finalement à mon gars que treize curés en état de marche. L’église catholique ressentie par mon paroissien est bien proche de la réalité.

Les religions ont du plomb dans l’aile. Toutes. Mais un énorme battage publicitaire pour les religions est fait en permanence par… les divers intolérants qui voudraient en finir avec une foi ou avec toutes les croyances ! Va comprendre…

Les raisons du relatif succès évangélique

« Les Églises évangéliques latino-américaines ont percé, à partir des années 1970, en périphérie des grandes villes, dans les quartiers oubliés par l’État et les services publics, par les mouvements sociaux et les syndicats, par la gauche et par l’Église catholique elle-même, qui offre moins qu’hier des espaces dédiés à l’accueil des pauvres. »

Le constat est universel. Il y a toujours des plantes opportunistes qui s’installent dans les biotopes désertés par les autres plantes… Je t’en mets une deuxième couche.

« Le succès des Églises évangéliques en France tient au prosélytisme, mais aussi à la qualité de l’accueil offert à des personnes déracinées, aux besoins de consolation ou de guérison. Il s’explique aussi par le dynamisme de leurs réseaux, par le charisme propre à leur pasteur – à la fois animateur de communauté, prédicateur, exorciste et thérapeute – et par les liturgies chaleureuses, sans commune mesure avec l’austérité des célébrations catholiques ou protestantes traditionnelles. »

Le besoin de sortir un moment d’une réalité quotidienne pas marrante. Le besoin de consolation. Le besoin d’espérance. Le besoin d’être ensemble et de se sentir solidaires. Le besoin de participer à une œuvre qui nous dépasse, nous enthousiasme et nous fait oublier un temps nos misères petites ou grandes.

Généraux sans troupes, curés sans ouailles

Tu vas peut-être penser que mon rapprochement est osé mais, politique ou religion, les mêmes recettes conduisent aux mêmes déboires. Ou aux mêmes succès.

D’un côté l’austérité des réunions et cercles militants où l’on s’écharpe sur le sexe des anges, sur la place de la virgule et sur la recette miraculeuse – dire “gauche” ou “populisme” ou bien “abracadamarx” – qui ferait venir à nous des foules denses. Tu crois qu’un curé qui ne parle que de pêché, de contrition et de mortification en menaçant des flammes de l’enfer, est bien différent de nos éternels donneurs de leçon, redresseurs de gauche, généraux sans troupe qui expliquent sans vergogne à la chapelle désertée d’en face comment convertir par millions ?

De l’autre côté tu as “Le paradis des côtes de porc”. Dans cette nouvelle de Chester Himes, un pasteur attire des foules de paroissiens en leur remplissant le ventre. Et pas avec d’insipides sandwiches mollassons. Non ! Avec de la belle et bonne côtelette accompagnée de légumes et de patates au four. Tiens, c’est que notre ministre du culte a compris qu’avant de promettre la félicité éternelle dans l’au-delà, fournir ici un aujourd’hui appétissant dans une grande assiette bien garnie aide rudement à remplir son église !

Saint François de Sales 1 a énoncé autrefois que « l’on prend plus de mouches avec une cuillerée de miel qu’avec cent barils de vinaigre ».

Une lectrice se borne à la lecture du titre de ma bafouille “Dimanche je vote pour Manon la chieuse”. Elle me reproche la « pauvreté de [mon] vocabulaire », qui induit une pensée de même métal, alors qu’il y aurait tant à dire sur le fantastique programme L’AEC, l’Avenir en commun, toussa toussa toussa. Ma lectrice vêtue d’une robe de bure – passe-lui le cilice – n’imagine même pas que l’on puisse rire, sourire, employer des gros mots qui font rougir les mamans et user d’arguments décalés qui font rigoler les vivants.

Elle représente bien la gauche et l’Église catholique, momies empoussiérées désertées par leurs paroissiens. « C’est pas souvent qu’elles rigolent / Parole, parole / C’est pas souvent qu’elles rigolent. » (Georges Brassens)

Nikos Kazantzaki et François Ruffin

Il me plaît de peindre François Ruffin en moine rubicond offrant dans un éclat de rire bonne chère et agréable flacon à ceux qui passent. Saint François d’Amiens, le moine qui se préoccupe de sauver les âmes :

« Chez les Pentair, à Ham, à la fin du débat, une dame me demande : “Mais quel est votre intérêt, à vous, dans tout ça ? Pourquoi vous venez nous soutenir ?” J’ai répondu un discours préfabriqué, sur l’industrie cassée depuis trente ans, sur notre région qui part à vau-l’eau, sur ma colère devant ce désastre. C’est pas faux.

Mais il y a des motifs plus intimes en dessous, plus sensibles : j’aimerais en être, être des leurs, de mon peuple, lui servir à quelque chose, rompre la solitude par une fraternité. Et je le devinais, de même, en tournant Merci patron ! : ce n’étaient pas les Klur, d’abord, que je sauvais, mais moi-même, moi grâce à eux. Pendant un temps, durant un an, était chassé le “à quoi bon ?(François Ruffin, Fakir N° 75, mai-juin 2016)

N’oublie pas Alexis Zorba : « La seule façon de te sauver toi-même c’est de lutter pour sauver les autres. »

Note 1 (4e paragraphe de Généraux sans troupes): Putain de nonne ! Me faire citer un curé-en-chef antique !


« Arrache-moi le mal / Qui me troue la poitrine / Viens viens avec ta main / Faire gicler ce vinaigre / Viens viens ouvrir la chair / Pour en extirper le vide / Viens viens tuer l’amer / De ce cœur / Qui fait mal /

Arrache-moi l’obscur / Qui me brûle du dedans / Viens me porter la lumière / De la lame qui guérit / Viens dans cette noirceur nue / Pour en extraire l’oubli / Viens à la souffrance pure / De ce nom / Sans écho /

Arrache-moi le rien / Qui nous mon malheur / Viens dissoudre le poids / Qui plombe mon désastre / Viens éteindre l’enfer / D’un monde hors-les-mots / Viens à la jouissance sauvage / De ce puits sans fond »

Éric et Aurore Fraj chantent « Arranca me » (Arrache-moi en occitan).

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.