Ma mère et ses collègues du collège sont des héroïnes

Ma mère et ses collègues du collège sont des héroïnes

« Notre pays tient uniquement grâce aux rustines que maintiennent tant de courageux anonymes… » Voilà comment Le Monolecte présente le témoignage de Vincent.


J’invite ma mère au restaurant ce soir pour la fête des mères. On parle de nos vies, de nos boulots. Je la sens un peu préoccupée. J’insiste.

Au bord de la rue

Et là, elle me raconte ce qui lui pèse depuis plusieurs semaines. En janvier, elle a commencé à s’intéresser à une fille sénégalaise de douze ans fraîchement débarquée dans le collège de la ville avec sa famille. Rapprochement familial, des évènements de la vie les amènent dans ce bled paumé au nord de Lyon.

Les quatre enfants sont scolarisés, mais les parents sont sans emploi, sans domicile, vivent à l’hôtel du patelin où le tenancier leur loue une chambre de quatre (pour six) à un tarif défiant toute concurrence, mais sans aucun service. Pas de lessive, pas de changement des draps. Rien.

Ma mère rencontre les parents après des signes suspects sur la fille de douze ans. Mauvaise hygiène, comportement bizarre… Et elle découvre la situation. Pas de salaire, la manche, payer l’hôtel à tout prix pour ne pas finir à la rue.

Ni une ni deux, ma mère saisit toutes les institutions, organismes, associations du coin. Rien.

Une héroïne

Alors elle commence elle-même à donner de sa personne. Elle commence par faire un CV au père de la famille. À chercher des appartements dans le coin. Elle utilise son réseau pour démarcher des propriétaires du coin pour un logement. Se propose en caution solidaire pour l’appartement. Envoie des CV. Fait des lettres de motivation « en laissant deux ou trois fautes, histoire de… »

Bref, à ce moment là, ma mère est déjà une héroïne pour moi. Je vous passe les troubles scolaires des enfants, les messages racistes que cette gamine reçoit de camarades de collège « parce qu’elle pue », des histoires de Snapchat screenshotés. Et puis on finit la conversation là-dessus. La situation se décante. Le père a trouvé un travail en 3×8, ma mère a trouvé un ami qui lui a vendu une vieille 205 à 300€. Ils ont une touche sérieuse pour un appart. La fille de 12 ans va mieux.

On arrive chez ma mère dans son logement de fonction. Parce que ma mère est principale de collège, fonctionnaire de l’Éducation Nationale. Et cette gamine de douze ans est une élève. Dans le couloir de l’entrée je vois deux gros sacs poubelle. Je lui demande : « Tu fais un ménage de printemps ? » et là elle me regarde et me dit : « Non, avec ma CPE [conseillère principale d’éducation, ndr] on ramène leur linge les week-ends pour le laver, ils sont six alors tu comprends… »

J’ai rien pu faire d’autre que lui faire un gros câlin. Ma mère gère depuis des années la misère sociale en étant au contact des gamins de familles au bord du gouffre. Mais jamais autant qu’aujourd’hui. Et jamais son rôle n’a été aussi important. Bref, ma mère est la meilleure du monde et si j’entends encore quelqu’un parler en mal des fonctionnaires, je le dessoude. Bonne fête Maman !

Les filières occultes de la soupe

J’ai oublié tout un tas d’éléments, mais la CPE en question fait les lessives en cachette, parce que son mari en a marre qu’elle soit la justicière en chef, se flingue la santé à faire du bénévolat partout et tout le temps.

La secrétaire italienne de ma mère a un jardin et un mari retraité qui jardine beaucoup, alors elle ramène tous les deux jours des pleins bacs de soupe pour eux, et quand elle a le temps elle leur prépare des lasagnes.

Les dames de la cantine planquent des barquettes de plats non entamées pour leur donner. Ce qui peut au passage leur valoir leur poste. « Quand c’est des frites les gosses mangent tout alors elles leur gardent du pain. »

Aaaaaah ! J’arrête. J’ai les yeux qui piquent. Mais quelles femmes !

=> Source : Vincent. Intertitres : Partageux.

À la suite de cette publication Vincent a écrit de nouveau : Woh ! J’ai reçu des centaines de messages pour ma mère et je vous en remercie. D’autres demandent comment aider, la réponse est simple : donnez aux associations.

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.