Élections européennes : mon avis sur l’avis de Jacques Sapir… et sa réponse

Élections européennes : mon avis sur l’avis de Jacques Sapir… et sa réponse

Dans son point de vue sur le problème de la participation aux prochaines européennes, Jacques Sapir s’appuie sur le contexte français de ce scrutin. C’est donc sur ce point de vue exclusivement national que je vais essayer de lui répondre, en mettant plusieurs éléments de réflexion en perspective afin que chacun se fasse son opinion.

Depuis le référendum 2005, ma résolution d’abstention systématique aux européennes s’appuyait essentiellement sur le contexte spécifique de l’Union européenne. Je reconnais avec Jacques Sapir que ce dernier contexte est largement dépassé du fait de ces cinq mois de soulèvements nationaux des Gilets jaunes.

Maintenant, examinons les arguments de Jacques Sapir en faveur d’un vote-sanction contre Emmanuel Macron.

1- Un scrutin secondaire qui n’a qu’une influence marginale sur les autres élections, et aucune sur les politiques nationales en cours

Un échec de la liste LAREM-Renaissance pourrait accélérer les ferments de décomposition du pouvoir, écrit Jacques Sapir. En réalité, les précédentes éditions de ce scrutin défouloir montrent que celles-ci n’ont qu’un impact très relatif sur les scrutins nationaux qui suivent et aucun impact du tout sur les politiques pratiquées dans le pays.

La victoire de l’UMP aux européennes de 2009 n’empêcha pas la défaite de Nicolas Sarkozy à la présidentielle de 2012. Et le score historique des écologistes au même scrutin (16,3 % pour Europe écologie et 3,6 % pour l’Alliance écologiste indépendante) fut sans lendemain pour les partis verts. Au final, l’impact essentiellement médiatique des européennes ne se fait guère sentir que les quelques semaines qui suivent les résultats.

2- Une édition 2019 qui consacre l’émiettement définitif du vieux système partidaire français

Se concentrer sur les listes souverainistes qui ont une chance de passer la barre des 5%, propose Jacques Sapir. Mais lesquelles ? Aucune liste souverainiste – la position européenne de la liste LFI est trop ambigüe pour être considérée comme telle – n’est en mesure de parvenir à atteindre ce seuil.

33 listes en compétition ! Jamais l’émiettement du vieux système partidaire français n’avait été à ce point consacré… sauf par l’apparition du mouvement des Gilets jaunes, il y a cinq mois. Celui-ci ne s’inscrit pas comme au-dessus du système des partis façon 5ème République nécrosée, mais en dehors, au delà. Faut-il que ces européennes soient l’occasion de redonner un peu d’oxygène à ces moribonds dont les Gilets jaunes, mais aussi bien d’autres citoyens français, ne veulent plus entendre parler ? Faut-il encore laisser perdurer l’idée que de tels enfantillages électoraux vont changer quoi que ce soit au paysage politique français et encore plus au quotidien de nos compatriotes ?

3- Le travail de sape de l’abstention

S’abstenir, c’est voter Macron, assènent les derniers militants à l’ancienne. Rien n’est plus faux et les Gilets jaunes viennent là encore de le démontrer. Combien sur les ronds-points avaient depuis longtemps cessé de voter ? Combien n’avaient jamais participé à la moindre manifestation politique avant ce mois de novembre 2018 historique ? Et pourtant ce sont eux qui viennent de pulvériser en cinq mois le paysage politique national, bien plus sûrement et efficacement que les militants à l’ancienne. Ce sont eux, les « apolitiques », qui viennent de ringardiser sans doute pour très longtemps les appareils souffreteux de la 5ème République.

Est-ce « faire le jeu de » que de s’abstenir, comme on s’époumone à vouloir nous le faire croire ? Allons donc, c’est l’abstention qui est en train de ronger lentement, mais sûrement les derniers vestiges des institutions de la 5ème République. Même l’élection reine, la présidentielle, est touchée. Depuis sa « victoire » de 2017, le président tente d’accréditer la thèse que les électeurs français ont entériné son programme. Mais ça ne marche plus. Il se fait aussitôt retourner les chiffres dérisoires de participation et les contraintes d’un vote réduit à sa portion exclusivement utile.

4- Oublier les élections-enfantillages et construire les nouveaux outils politiques d’une démocratie populaire

Aujourd’hui, à travers des ateliers constituants, des exigences de RIC (référendum d’initiative citoyenne), les Gilets jaunes travaillent activement à bâtir de nouveaux outils de fonctionnement politique, basés sur une démocratie directe sous contrôle populaire, loin d’un vieux système partidaire failli, faussement « représentatif ». Je comprends parfaitement le point de vue de Jacques Sapir. J’admets tout à fait qu’on puisse se laisser tenter par « le coup du vote sanction ». Après tout, qu’a-t-on à y perdre, sinon rien à y gagner ? Chacun fera bien ce qu’il voudra, mais personnellement, j’ai passé l’âge des élections-enfantillages. Et je n’ai plus à cœur de donner un souffle d’air à des appareils étouffoirs.


EDIT – La réponse de Jacques Sapir

À nouveau sur les élections européennes (réponse à Pierrick Tillet), par Jacques Sapir

Pierrick Tillet (le Yéti) est revenu sur le petit texte que j’avais écrit à propos des élections européennes. Il prône une abstention, quand j’avance qu’il faut faire de ces élections une forme de « sanction » contre Emmanuel Macron et son gouvernement. Le débat porte donc sur la tactique et non sur la stratégie, car la question du vote (et l’abstention est une forme de vote) relève toujours de la tactique. Rappelons, si l’on veut chercher des exemples loin dans l’histoire, que Lénine erra (et le reconnut par la suite) dans sa consigne d’abstention à la « Douma des serfs » à la suite de la Révolution de 1905, tout comme dans sa consigne de participation à la « Douma des seigneurs » quelques années plus tard. Il faut garder cela à l’esprit pour ne pas transformer des divergences contextuelles en des oppositions de principe.

1. Pierrick Tillet écrit alors : « En réalité, les précédentes éditions de ce scrutin défouloir montrent que celles-ci n’ont qu’un impact très relatif sur les scrutins nationaux qui suivent et aucun impact du tout sur les politiques pratiquées dans le pays. » Rappelons, ici, que dans tous scrutin il peut y avoir une dimension « défouloir ». Avancer, de plus, que ce type de scrutin n’a qu’un impact très relatif sur les scrutins nationaux revient à ne prendre en compte que les impacts directs et non les impacts indirects, comme la constitution (ou non) d’un rapport de forces. Il y a là, me semble-t-il, une vision très restrictive, et par là fausse, de la vie politique française, de ses rythmes et de la conflictualité qui s’y manifeste. De plus, ces élections peuvent servir de premier test à un parti nouvellement créé. Il en fut ainsi des élections de 2009 où se présenta une liste du « Front de Gauche » qui était l’avatar du Parti de Gauche qui avait été formellement créé dans les premiers jours de 2009, et pour lequel j’avais alors pris position. Le vote pour la liste « Front de Gauche » avait été un moment, parmi d’autres, dans la constitution d’une possible alternative aux forces de la gauche « zombie », soit le PS et le PCF.

2. Pierrick Tillet écrit ensuite : « Jamais l’émiettement du vieux système partidaire français n’avait été à ce point consacré… sauf par l’apparition du mouvement des Gilets jaunes, il y a cinq mois. Celui-ci ne s’inscrit pas comme au-dessus du système des partis façon 5ème République nécrosée, mais en dehors, au delà. » Les confusions sont ici bien plus embarrassantes. Quand Pierrick Tillet parle du « vieux système partidaire » il a raison. Mais, cela n’implique pas qu’un autre système partidaire ne soit possible, et surtout nécessaire. En un mot comme en cent je ne crois pas en un système de démocratie directe exclusive, ce que j’avais écrit à propos du livre d’Etienne Chouard , même si je crois en des mécanismes de démocratie directe dans le cadre du système partidaire. Par ailleurs, il y a confusion entre le fait que le mouvement des Gilets Jaunes soit porteur d’une volonté de dépassement du cadre de la 5ème République (point sur lequel nous serons d’accord) et le fait que ce mouvement se déroule en son sein. La multiplication des « Actes » des Gilets Jaunes est justement l’une des formes de réponse au mécanisme institutionnel actuel. Nous sommes toujours dans le cadre de la 5ème République, ou plus précisément de cette forme dégénérée qu’elle a prise à la suite des transformations constitutionnelles successives et qui font que l’on peut parler, en réalité, d’une 6ème République honteuse.

3. Quand Pierrick Tillet écrit : « Faut-il que ces européennes soient l’occasion de redonner un peu d’oxygène à ces moribonds dont les Gilets jaunes, mais aussi bien d’autres citoyens français, ne veulent plus entendre parler ? Faut-il encore laisser perdurer l’idée que de tels enfantillages électoraux vont changer quoi que ce soit au paysage politique français et encore plus au quotidien de nos compatriotes ? », il confond la tactique et la stratégie, et il perd de vue les logiques du combat commun.
Dans toute élection il y a une « soient occasion de redonner un peu d’oxygène à ces moribonds ». Est-ce à dire qu’il a comme position de principe de refuser de participer à toute élection ? Et dans ce cas, que propose-t-il comme chemin d’accès au pouvoir ? Car, il faut le répéter, la question du pouvoir est une question que nul ne peut escamoter ou esquiver. Le pouvoir est nécessaire (mais non suffisant) pour promouvoir les changements que nous voulons pour la France. C’est une vieille lune gauchiste, au sens profond du terme, celui dont parle Lénine (qui est loin de n’avoir dit et écrit que des sottises) que de prendre sur la question des élections une position de principe et d’évacuer ainsi d’un revers de main la question du pouvoir.

Surtout, Pierrick Tillet fait comme si la tactique n’avait pas d’importance. Or, la tactique est cruciale pour la rupture de l’alliance de classe des possédants, rupture qui est nécessaire pour que puisse se développer une « stratégie opérative » bousculant alors les divers blocs de l’alliance rompue, en isolant certains, afin d’obtenir des victoires significatives, sur la base desquelles des objectifs plus ambitieux pourront être atteints. Il ne peut y avoir de déploiement de l’équivalent politique de l’art opératif (ou opérationnel) qu’à partir d’une maîtrise des conditions tactiques du combat. Le « gauchisme », c’est aussi la négation de l’instance tactique, avec ce qu’elle peut imposer comme compromis, au nom d’une sacralisation de la « grande stratégie » qui s’en réfère à des principes, mais qui ne fournit aucun moyen de les mettre en œuvre. Le « gauchisme », c’est enfin le plus court chemin vers la défaite qui, en politique, prend le nom d’enfermement dans des niches minoritaires.

4. Le politique, c’est l’affrontement Ami/Ennemi. Nous le voyons très clairement dans le mouvement des Gilets Jaunes. Cet affrontement doit être conduit avec méthode si l’on veut avoir la moindre chance de succès.

Aujourd’hui, le mouvement des Gilets Jaunes a profondément ébranlé le bloc au pouvoir. Il ne l’a pas abattu. Ce dernier cherche à reprendre son souffle, visant les élections municipales qui sont la clé de son enracinement. Mais, le succès de LREM dans ces élections dépend beaucoup de ce que cette alliance (avec le MODEM) apparaisse comme un pôle dominant dans l’espace politique français. Que cette liste soit battue, qu’elle soit significativement sous la barre des 23-24% qui constituent le socle initial de Macron lors du premier tour de 2017, et sa capacité à hégémonéiser son propre camp sera mise en cause. Symboliquement, et la politique est aussi l’espace des symboles, cette défaite éventuelle viendrait aussi perturber durablement l’ordre du jour établi par Macron et l’empêcherait de mettre en œuvre les réformes qui sont aujourd’hui préparées, comme la réforme des retraites, mais qui ont été repoussée (tient, tient…) après l’élection européenne. Le chaos déjà perceptible, au sein du bloc au pouvoir en serait démultiplié. Cela donnerait au mouvement social le temps d’une respiration nécessaire pour inventer de nouvelles formes de lutte. Cette invention ne pourrait être que plus difficile si elle devait se faire dans le contexte d’une « victoire » même si elle ne serait que temporaire, du bloc au pouvoir.

5. L’art de la guerre nous enseigne plusieurs choses. Bien entendu, la nécessité de combiner les différents niveaux, la tactique et l’art opératif, l’art opératif et la stratégie, en fait partie. Mais, il nous enseigne aussi que la dynamique est importante, que le « moment » d’un mouvement, soit le produit de son ampleur et la vitesse avec laquelle il se met en œuvre, avec laquelle il peut avancer et faire triompher des revendications, est aussi décisive. Je crains que Pierrick Tillet et de nombreux autres militants aient perdu de vue cela. Aujourd’hui, l’offensive des Gilets Jaunes s’est enlisée, même si ce n’est que provisoirement. Ayons le courage de le reconnaître. Le bloc au pouvoir espère, en cherchent le combat sur un autre terrain, celui des urnes, remporter la victoire dont il a désespérément besoin pour reprendre la main. C’est ce qui fait l’importance de ces élections européennes, et cette importance est purement et totalement contextuelle. C’est pourquoi je pense que Pierrick Tillet a tort, et qu’il faut aller voter CONTRE Macron et le bloc au pouvoir. Tout vote exprimé contre LREM et contre les alliés d’EELV et du PS-Place Publique, sera un clou de plus dans son cercueil.

Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.