Le Grand jeu : où l’on reparle de la Caspienne…

Le Grand jeu : où l’on reparle de la Caspienne…

Le Warsaw Institute est un think tank polonais pro-US comme tant d’autres dans la « Nouvelle Europe » si chère à l’attelage Bush-Cheney. Pourtant, contrairement à ses confrères, il fait preuve d’une certaine objectivité et d’une pertinence bienvenue. Ses écrits n’en ont que plus de poids…

Dans un article publié il y a une dizaine de jours, il revient sur le fameux gazoduc transcaspien, TCP pour les intimes, épisode à suspense bien connu du fidèle lecteur :

Avec la Russie, l’Iran et le Qatar, le Turkménistan fait en effet partie du carré d’as de l’or bleu, quatuor dont les fabuleuses réserves de gaz représentent jusqu’à 2/3 des réserves mondiales selon certaines estimations. Dès la chute de l’URSS, les Américains, soucieux d’enfoncer un coin au coeur du Heartland, ont vu dans le pays des Turkmènes une carte à jouer pour leur grand projet de désenclavement des richesses énergétiques de la Caspienne. N’est-ce pas Dick Cheney, futur vice-président de Bush junior et grand pétrolier devant l’éternel, qui déclarait en 1998 :

« À ma connaissance, l’émergence soudaine d’une région comme la Caspienne en tant qu’acteur stratégique n’a pas d’équivalent historique. »

Le plan US consistait (et consiste toujours si tant est qu’il se réalise un jour) à créer deux routes d’évacuation – une à l’ouest et l’autre au sud-est (en bleu sur la carte), court-circuitant comme de bien entendu la Russie et l’Iran et divisant l’Eurasie :

La route ouest, vieux serpent de mer, est connue aujourd’hui sous le nom de corridor caspien, auquel font toujours semblant de croire les euronouilles. Seul problème et de taille : pour que le gaz turkmène suive le chemin du BTC et aille alimenter l’Europe via l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie, il faudrait construire un pipeline sous-marin, ce que refusent absolument deux des cinq pays riverains, à savoir la Russie et l’Iran.

Votre serviteur suit avec intérêt chaque Sommet de la Caspienne qui réunit, outre Moscou et Téhéran, le Kazakhstan, l’Azerbaïdjan et le Turkménistan, donc. On y discute de divers points et, lors du sommet de 2014, Poutine a réussi l’exploit de couper l’herbe sous le pied de l’empire en faisant signer un accord interdisant toute présence militaire étrangère autour de la Caspienne. Bye bye OTAN… Quand on sait qu’au temps de sa splendeur, Washington avait déclaré la zone d’importance stratégique nationale, envisageait d’établir une base en Azerbaïdjan et pensait plus généralement pouvoir détacher l’Asie centrale de Moscou, on mesure la dégringolade impériale (…)

Le point d’achoppement entre les cinq pays riverains est le statut à donner à l’étendue d’eau : lac ou mer ? De là découle en effet la possibilité ou non d’y faire passer des pipelines. On comprend aisément que Achgabat et Bakou militent pour un droit maritime s’appliquant intégralement et permettant des négociations bilatérales pour la construction du fameux gazoduc transcaspien. Mais les deux vrais patrons – l’Iran et la Russie – s’y opposent, Téhéran allant même plus loin que Moscou en demandant à ce que toute décision concernant la Caspienne soit prise à l’unanimité. En 2008 déjà, les Iraniens avaient mis leur veto, torpillant de fait le projet Nabucco, arguant du « danger écologique ». L’argument prête à sourire mais montre que notre passionnant Grand jeu relève aussi de considérations juridiques (le droit de la mer) ou environnementales.

NB : Sur toutes ces questions du statut de la Caspienne et l’historique de la dispute, on lira avec profit cette excellente analyse.

En août 2018, le sommet de la Caspienne accouchait d’une véritable bombe énergético-géopolitique :

Après 21 ans de disputes sur le statut juridique de la Caspienne, un accord sera vraisemblablement signé demain dimanche, entre les cinq pays riverains, lors du sommet du même nom à Aktau. La question est d’importance car, bien plus que les richesses énergétiques à se partager, le point crucial est le passage ou non du pipeline Turkménistan-Azerbaïdjan.

Surprise, l’accord de demain semblerait – le conditionnel reste de mise – indiquer que les deux gros bras de la Caspienne, Russie et Iran, ont lâché du lest. Le Kremlin est vu comme le grand vainqueur de l’affaire. L’interdiction de toute présence militaire étrangère (tss tss l’OTAN…) est actée tandis que la flotte russe aura accès à toute la mer (on se rappelle les ondes de choc provoquées par le déKalibrage des barbus syriens à partir de la Caspienne).

Et pourtant… Votre serviteur ne peut s’empêcher de revenir, encore et toujours, à ce fameux pipeline. L’accord d’Aktau permettra-t-il enfin au Turkménistan de construire son gazoduc à destination de l’Europe via l’Azerbaïdjan, la Géorgie et la Turquie ? Si oui, pourquoi les Russes ont-ils soudain accepté ?

Répondre à la première question n’est pas aisé. Si un site azéri crie déjà victoire, il est en réalité difficile de dire ce que contient l’accord et si des clauses spéciales – l’interdiction du tube par exemple – n’y sont pas rattachées. Un officiel russe a parlé d’une « nouvelle » juridiction, la Caspienne acquérant son « propre statut légal ». L’on sait également qu’environ 70% des disputes seulement seront réglées par cet accord, des points de discorde subsistant, parmi lesquels le gazoduc trans-caspien (TCP) ?

Répondre à la deuxième question est tout aussi malaisé. Une officine impériale bien connue des spécialistes penche également pour l’autorisation du TCP et s’interroge sur le retournement de Moscou. Parmi les diverses raisons évoquées, la construction du pipe sera difficile, notamment financièrement ; elle prendra du temps et vient trop tard alors que les tubes russes sont déjà lancés (Turk Stream) ou en voie de l’être (Nord Stream II) ; Poutine tente ainsi d’amadouer l’UE pour débloquer les dernières résistances au Nord Stream II ; Gazprom pourra de toute façon tuer dans l’oeuf le TCP en reprenant ses achats de gaz turkmène.

Deux mois plus tard, nos prédictions se révélaient exactes :

Bingo ! On a appris il y a quelques jours que Gazprom devrait très vite reprendre ses achats de gaz turkmène :

Le russe Gazprom devrait reprendre à partir de début 2019 les importations de gaz en provenance du Turkménistan, qu’il avait arrêtées en 2016, a annoncé mardi son patron lors d’une visite dans la capitale turkmène. « Nous parlons d’une reprise des achats de gaz turkmène par Gazprom dans un futur très proche, à partir du 1er janvier 2019″, a indiqué M. Miller en soulignant que les détails du nouvel accord allaient bientôt être finalisés.

À peine les Russes lèvent-ils leur veto sur la construction du TCP qu’ils reprennent leurs importations de gaz turkmène, vidant de sa substance le gazoduc transcaspien. Malin comme un ours…

Chose promise, chose due : Gazprom vient de reprendre, il y a quatre jours, ses importations d’or bleu en provenance du Turkménistan, sans que le prix et surtout les quantités ne soient d’ailleurs précisées. Entre les 40 Mds de m3 de gaz turkmène qui partent annuellement en Chine et la reprise des achats par Gazprom, il ne reste plus grand chose pour remplir les projets américains (TAPI et TCP).

C’est dans ce contexte que prend place l’analyse du Warsaw Institute. au ton passablement désabusé. On y apprend que Trump, qui semble réellement s’être converti au catéchisme « deepstatique », a envoyé fin mars une lettre de vœux au président turkmène, l’improbable Gurbanguly Berdimuhamedov, pour lui souhaiter un joyeux Norouz. Le nouvel an perse, issu de l’immémoriale et attachante tradition zoroastrienne, n’est en effet pas seulement fêté en Iran mais aussi chez ses voisins, dont le Turkménistan.

Dans sa lettre au style très brzezinskien, le Donald n’a évidemment pas pu s’empêcher d’insister pour que les richesses gazières du pays soient écoulées vers l’Europe. Traduction : construisez le TCP pour squeezer les Russes. Mais derrière les belles déclarations d’intention, les obstacles demeurent. Les disputes territoriales entre Achgabat et l’Azerbaïdjan, par où doit transiter le tube, ne sont par exemple toujours pas réglées, les incertitudes sont légion et la concurrence de l’or bleu russe rend ce projet peu rentable, ce qui n’est pas la meilleure manière d’attirer les énormes investissements nécessaires des majors occidentales. Avec la captation du gaz turkmène par le dragon et l’ours, le TCP semble condamné à rester une coquille vide. On en connaît deux qui ont le sourire…

=> Source : Le Grand jeu

L'observateur des soubresauts géopolitiques mondiaux, au Moyen-Orient et ailleurs.