Réflexions du voyageur parmi les ruines

Allez, profitons du pont de l’Ascension pour nous hisser vers les hauteurs philosophiques. Il y eut cette remarque d’une certaine Licia, voyageuse de rencontre :

<< Nous ferez-vous un jour un post sympa, positif, plein de rêves, d’espoirs ? Vos écritures sont pessimistes, elles donnent souvent le coté noir de vos sujets. Il y a dans toute analyse, un coté négatif et un coté positif, vous choisissez souvent la première option. >>

Le dilemme pour le voyageur qui tient chronique de son périple, c’est de savoir ce qu’il va retenir, et surtout raconter, de son aventure. Entreprendre une description minutieuse, presque clinique du monde parcouru, quitte à désespérer son lecteur quand les choses tournent mal ?

Chemin cahoteux faisant

Ou alors céder au syndrome de la carte postale. Vous savez, ce cliché un peu convenu, lumineux de soleil, qu’on envoie à ses proches avec un texte bateau du genre << aujourd’hui belle journée ensoleillée >>… même si on s’est pris la flotte sans discontinuer tout le reste du temps !

J’ai choisi pour ma part un chemin incertain, serpentant entre ces deux extrêmes. Sachant que l’espoir enthousiasmant que réclame Licia ne peut naître et convaincre que s’il se fonde sur une description bien solide d’une réalité qui peut l’être beaucoup moins. Soit pour la tenir à distance, soit pour en profiter.

Je vais vous faire un aveu : si je me retourne aujourd’hui sur mon propre parcours, JAMAIS à un seul moment je ne m’y suis ennuyé. Mieux, ou pire c’est selon, je n’ai jamais cessé de le trouver plaisant quel que soit le paysage traversé. Dépressif, palpitant, morne, ensoleillé, venteux…

Mon irrépressible petite jubilation vitale personnelle ne s’est pourtant trouvée en harmonie avec l’état du monde qui m’entoure que pendant une petite dizaine d’années : deuxième moitié des sixties/première moitié des seventies, le pied total !

Pour le reste, ce ne fut pas brillant, brillant. Cahoteux. De la guerre d’Algérie (apprise à l’annonce de la mort du gardien de but de l’équipe locale) aux mornes années-fric, et jusqu’à cette terrible crise dite de « la Grande perdition »…

Vivre heureux sur le champ de ruines

La question qui se pose au final est d’une enfantine simplicité : allons-nous pouvoir vivre heureux sur le champ de ruines qui se profile ?

D’abord, à toute chose malheur peut être bon. Qu’allons-nous traverser ? Une longue période de désolante austérité ? Ou un retour à une saine sobriété qui faisait tant défaut. Une disparition cruelle de nos « acquis » ? Ou une désaccoutumance contrainte et forcée à un univers « has-been » stupidement consumériste ?

Déjà, l’auto comme symbole de puissance a largement perdu de sa superbe auprès du public jeune. Mon vendeur Darty me le confirme : les fameuses tablettes Ipad ne sont encore qu’un fantasme commercial improbable agité par quelques milieux bobos geek. Les téléphones portables, bon d’accord, un ultime os à mâcher, notre madeleine de Proust, en souvenir d’un monde superficiel enfui.

Meurt-on de faim en Grèce ? N’assiste-t-on pas à des expériences de réorganisation sociale parallèle en Espagne, en Italie, au Portugal, aux États-Unis ? Qui est le plus blessé aujourd’hui, de nos besoins vitaux élémentaires, ou de notre amour-propre d’ex-enfants trop gâtés ?

Oh, j’entends déjà la salve monter ! Et les dégâts collatéraux sur la santé, l’éducation ? Et la guerre ? Et les tragédies ? Ben oui, mais c’est comme ça, faut faire avec. De qui dépendent ces brusques pulsions autodestructrices, automutilantes ? Non, pas seulement de quelconques autorités torves et manipulatrices. Mais de nous tous et de nos « votes utiles ». Nous ne devons nous en prendre qu’à nous.

Souffrez cependant que certains, envers et contre tout, en toute connaissance de toute cause, essaient de continuer à siffler imperturbablement leur petit air. Un peu comme ces populations vivant paisibles au pied de volcans faussement assoupis, en-dessous du niveau des eaux, ou sur une faille sismique.

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Un voyageur à domicile en quête d'une nouvelle civilisation.