Syrie : un petit tour dans le quartier al-Qadam à Damas avec Robert Fisk

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Combien d’envoyés spéciaux occidentaux en Syrie pour raconter ce qu’il s’y passe ? Carrément aucun, du moins en ce qui concerne nos médias mainstream. Comment s’étonner que ceux-là se contentent de rumeurs invérifiées et triées sur le volet pour concocter leur propagande ? Par contre, le bon vieux Robert Fisk est toujours sur la brèche. Venez donc avec lui faire un tour dans les ruelles dévastées du quartier al-Qadam à Damas…


Damas reste une zone de guerre… mais quelques familles sont de retour

par Robert Fisk

Dans cette guerre subtile, les hommes de l’Armée syrienne libre, de retour dans le quartier brisé d’al-Qadam à Damas, sont autorisés à rejoindre les rangs de l’armée du gouvernement qu’ils avaient désertés.

<< C’est une zone militaire >>, alerta un soldat syrien, tandis que j’allais inspecter les ruines au bout de la rue Ibn Hawqal.

Mais je ne voyais aucune position militaire syrienne parmi les ruines, pas même un checkpoint. << C’est une zone militaire >>, insista-t-il vigoureusement. Alors, j’ai réalisé. À combien de kilomètres se trouvent les troupes de Daech ? ai-je demandé. << Là >>, dit le soldat. << À environ deux cents mètres. >>

Je regardais en bas d’une ruelle éventrée, illuminée par le soleil de midi, dans un lieu désert, sordide, avec ces résidences écrabouillées comme on en voit le long de toutes les lignes de front dans toutes  les villes en guerre, à Damas, à Alep, à Falloujah, à Sarajevo, dans le Beyrouth du temps d’avant, sans doute autrefois à Cherbourg, à Stalingrad, et plus loin encore dans la guerre de mon père, dans les petits villages de la Somme.

Non, ce n’est pas la Grande guerre — même si ce conflit dure depuis plus longtemps — et une telle comparaison porte atteinte à la dignité de ceux qui tentent de retourner vivre dans ces ruines. La Syrie est la Syrie, pas l’Irak ou la Bosnie, ni une partie d’un quelconque conflit planétaire — quoiqu’il y ait des Arabes pour prétendre que tout cela s’inscrit dans le cadre d’une Troisième guerre mondiale. Les Américains n’ont-ils pas menacé de bombarder Damas ? La force aérienne russe ne bombarde-t-elle pas aujourd’hui l’État islamique ? La Turquie ne menace-t-elle pas maintenant d’envahir la Syrie ? Et l’Arabie saoudite ?

Ce qui se passe dans al-Qadam vous en dit beaucoup sur la guerre syrienne. Une fois tombé entre les mains de Jabhat al-Nosra, le quartier resta en décomposition pendant trois ans, toujours sous le contrôle du gouvernement, mais pratiquement vidé de ses habitants. Jusqu’à ce que l’armée loyaliste frappe le nord d’Alep et commence repousser ses ennemis le long de la frontière turque. Alors les gens ont commencé à revenir à al-Qadam.

Vingt-six familles rien que durant les quinze derniers jours. Un retour de dérive pour d’anciens membres de « l’Armée syrienne libre » — c’est-à-dire, je suppose, une partie de l’armée mythique de ces fameux « 70 000 modérés » chers à David Cameron — plus cinq prisonniers libérés des prisons du gouvernement. La victoire crée la confiance, même temporairement, et vous pouvez le ressentir dans le camp loyaliste, bien loin de la ligne de front d’Alep.

Il y a moins de points de contrôle à Damas. Cent femmes dansent le « dubkah » lors d’une nouba de poules bruyantes dans un grand hôtel. À la frontière libanaise, des convois de camions se dirigent vers la Jordanie, maintenant que l’armée syrienne a rouvert la principale route de Deraa. Des Syriens font route vers Alep par l’autoroute de nouveau accessible. À la télévision syrienne, on voit des parachutistes syriens entrant dans des villes qu’ils n’avaient pas vu depuis trois ans. Et les voici de retour à al-Qadam, avec ses rues portant le nom d’anciens philosophes et de voyageurs arabes.

Il y a même un « comité de réconciliation » des anciens qui parlent à la fois avec l’armée loyaliste et avec l’Armée syrienne libre — mais attention, précisent-ils, pas à l’EI ou al-Nosra. On les voit boire le café avec les soldats du gouvernement. Parlons plutôt de bons repas, me précise un officier des services de renseignement. Certains des hommes de l’Armée syrienne libre d’al-Qadam ont été autorisés à garder leurs armes légères — après avoir abjuré leur opposition au régime — et l’armée gouvernementale leur a fourni en retour nourriture et médicaments. Plusieurs ont été autorisés à retourner dans les rangs de l’armée qu’ils ont désertée. De nouveaux rangs bien sûr, mais de nouveau payés par le gouvernement. << Oui, évidemment, nous connaissions beaucoup d’entre eux», dit un soldat. C’est une guerre subtile. Donnez-leur l’opportunité de changer de camp, surtout depuis qu’ils ont eu l’occasion de goûter le fruit amer de l’idéologie islamiste et compris la puissance de l’armée de l’air russe. Il semble fonctionner. Le silence est retombé sur la ligne de front ici.

ILLUSTRATION 2Une famille syrienne de retour dans le quartier al-Qadam à Damas

<< Syrie, Assad >> est-il écrit à la bombe de peinture rouge sur les murs. Les slogans de al-Nosra ont été si lourdement barbouillés de bleu qu’ils sont devenus illisibles. Sauf pour le mot « Allah ». L’armée a laissé intact le nom de Dieu. Environ huit cents mètres en arrière, trois soldats sont assis sur des chaises à côté d’un char T-72 niché dans l’ombre d’une ruelle, son canon pointé vers le haut. Ils boivent du café.

Thaled Fado fait partie du « comité de réconciliation ». Un ouvrier du bâtiment — il est d’accord, il y aura beaucoup de choses à reconstruire. Il voulait être pilote et voyagea en Europe pour poursuivre son ambition. Il vécut à Barcelone et se retrouva inévitablement à court d’argent.

<< Il y a la paix ici maintenant >>, dit-il. << L’armée a repris cet endroit à al-Nosra il y a déjà quelques temps, mais maintenant les gens eux-mêmes sont de retour. Nous parlons avec les militaires. C’est ma maison. >>

La « maison » en question — héritée de son père — n’a pas de toit. Comme toutes les maisons de ce pauvre quartier ravagé, elles ont été pillées et brûlées par al-Nosra. Une dame en robe verte — l’heure n’est pas encore venue de les sortir de l »‘anonymat — décrit comme al-Nosra arriva sur place il y a trois ans : << Nous ne les connaissions pas et j’ai essayé de rester. Mais ils sont venus chez nous et ont abattu mon mari. J’ai dû fuir avec mes enfants. >>

Elle se tient près de Thaled Fado et sourit à l’étranger qui est venu regarder ce petit coin de misère syrienne. Un soldat barbu sourit aussi, et la raison qu’il m’en donne me prouve que je suis dans le vrai. Il vient d’arriver d’Alep.

Sa famille vit ici et il est revenu la retrouver. Il devient de plus en plus clair que beaucoup de ces familles avait des fils dans l’armée et ont soutenu le régime. C’est pourquoi al-Nosra s’est vengé sur eux. D’où toutes les maisons brûlées — seulement quelques-unes de réparer — et le minaret encore fracassé de la mosquée locale.


Une équipe de secours en zone dangereuse

Une dame d’âge moyen nous épie par la fenêtre d’une chambre en bas en regardant avec inquiétude notre caméra. Sa maison est maintenant transformée en petite boutique. Il y a des bonbons et des biscuits à vendre. Je suppose que c’est ce qu’on appelle la « normalité ». Il y a une autre dame assise sur une marche au bord de la route, les mains couvrant son visage, image de désespoir.

Zacharia Ashar appartient également au « comité de réconciliation » locale. sa robe brune le désigne comme un homme de la campagne, car il y a peu al-Qadam était encore une zone agricole. Il affirme que 131 miliciens locaux qui ont combattu l’armée sont revenus, certains de Jordanie, étant entendu qu’ils protégeraient désormais la population et combattraient l’EI.

<< Certains d’entre eux ont formé une unité pour soutenir l’armée >>, dit-il. << D’autres ont essayé de combattre al-Nosra et Daech. Ils ont été tués. Oui, il y a eu beaucoup de martyrs. >>

Il faudra assurément de nombreuses années avant que les grands livres d’histoire sur cette guerre soient écrits et révèlent ses nombreux secrets. En Occident — à part les réfugiés — nous ne voyons de ce conflit qu’une lutte géopolitique. Mais après les combats d’Alep, on peut écrire que — même temporairement, même avec crainte, même s’ils sont encore peu nombreux — les gens reviennent dans leurs maisons du quartier de al-Qadam.

=> Source : Robert Fisk, The Independent

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