Le Grand jeu : S-400, la pomme de discorde de Poutine

Le Grand jeu : S-400, la pomme de discorde de Poutine

Quand, furieuse de ne pas avoir été invitée à un banquet sur l’Olympe, Éris, déesse de la Discorde, lance la fameuse pomme sur la table, elle ne s’imaginait peut-être pas la cascade d’événements qu’elle provoquerait. L’inscription gravée sur le fruit – « À la plus belle » – voit d’abord les déesses se crêper le chignon avant de se retourner vers Zeus pour lui demander de les départager. Point téméraire, celui-ci prend ses jambes à son cou et se dépêche de chercher sur terre un jeune homme pour le remplacer dans ce fatal jugement.

Pâris, c’est son nom, n’a que l’embarras du choix : Héra, femme de Zeus, lui propose un empire et Athéna, déesse de la guerre, la victoire éternelle sur les champs de bataille. Mais c’est finalement Aphrodite, déesse de l’amour, qui l’emporte en lui assurant l’affection de la plus belle femme du monde. La belle Hélène, femme du roi de Sparte, tombe ainsi amoureuse de Pâris, prince troyen, qui l’emmène avec lui. C’est le début de la guerre de Troie et des inoubliables exploits d’Achille, Hector, Ulysse…

Véritable Éris des temps modernes, Vladimir Poutine ne s’amuse jamais autant que lorsqu’il sème la discorde dans le camp impérial. Moins poétique, c’est un système antiaérien, le meilleur du monde, qui joue le rôle de la pomme en or. Un petit rappel sur ce bijou technologique n’est pas inutile :

Tout amateur de rugby sait que le noble sport marche par phase : à certaines époques, les attaques prennent le pas sur les défenses ; à d’autres, c’est l’inverse. Au rugby-champagne des années 90, les entraîneurs de ce jeu infini et complexe ont répondu par la mise en place de systèmes défensifs très élaborés. Il en est de même dans l’éternelle course-poursuite de l’armement entre l’attaque (aviation, missiles) et la défense (systèmes anti-aérien et anti-missiles). Amusante coïncidence, les périodes sont relativement similaires.

Les années 90 ont marqué l’apogée de l’attaque, du pouvoir absolu des airs. Durant la première guerre du Golfe (1991), les avions furtifs et missiles américains sont entrés comme dans du beurre irakien ; la guerre du Kosovo (1999) a, pour la première (et dernière ?) fois de l’histoire, vu la victoire de la seule aviation, sans hommes à terre. Cette « dictature du ciel » a provoqué, plus qu’une prise de conscience, une véritable révolution mentale dans les principaux états-major de la planète.

Les Russes ont été les premiers à relever le défi avec la création et la fabrication de systèmes anti-aérien et anti-missiles extrêmement performants : les fameux S300 puis S400. Le bras armé US fait maintenant face à ce que les analystes appellent des « bulles de déni » :

Face à la réalité des systèmes défensifs (S-300 et S-400) et offensifs (sous-marins, missiles balistiques et de croisière) d’origine russe, la question du déni d’accès est désormais l’objet de toutes les attentions, en France, aux Etats-Unis comme à l’Otan. Elle a récemment fait l’objet d’une conférence au Collège de défense de l’Otan et devrait figurer à l’ordre du jour de la prochaine ministérielle de l’Alliance des 15 et 16 juin.

Au comité militaire de l’Otan, on a pris conscience de la vulnérabilité des forces aériennes de l’Alliance en cas de conflit avec Moscou. Et pas seulement. Car les Occidentaux pourraient aussi perdre leur supériorité aérienne en temps de paix, la présence de ces dispositifs d’anti-accès étant, par exemple, susceptible de gêner considérablement le déploiement de moyens d’urgence en Europe de l’Est, tels que ceux préconisés par les Américains. En réduisant la liberté d’action des Alliés sur leur propre zone de responsabilité, le déni d’accès russe deviendrait alors aussi déni d’action à même de contraindre la décision politique. (…) Jamais, depuis la fin de la Guerre froide, l’Otan n’avait été confrontée à des environnements “non-permissifs”.

« Les Russes ne font plus rire », note un observateur, d’autant que leurs systèmes antiaériens, que certains pensaient inefficients, disposent en réalité d’algorithmes très avancés. Qu’il s’agisse du S-300 ou du S-400, ces systèmes complexes utilisent plusieurs types de radars fonctionnant sur différentes fréquences. Ils sont mobiles et disposent d’une maintenance autonome. (…)

Pire : les Russes travaillent à la mise en réseau de leurs dispositifs, afin de mettre en place un système de systèmes intégrés qui leur permettra de gérer plusieurs bulles d’A2/AD en même temps à partir d’un QG unique, voire d’établir des communications entre les différentes bulles pour en créer de plus grosses couvrant de vastes territoires.

La décision russe de vendre le S-400 à la Turquie a fait particulièrement jaser et le fidèle lecteur connaît bien la position de nos Chroniques sur cette question. Dans un article qui fit date et entraîna un record de commentaires, nous exprimions notre effarement devant la vente de ce fleuron au sultan, passé maître dans l’art du retournement de veste et de la trahison. Le seul point positif était, et reste, la fracture créée au sein de l’OTAN.

Deux ans plus tard, rien n’a changé. Malgré les intenses pressions américaines, Erdogan n’en démord pas : il veut son jouet, provoquant une réponse furieuse du Pentagone qui, hier, menaçait la Turquie de « graves conséquences ». Un sénateur US va plus loin et évoque, en termes voilés, l’éventuelle expulsion des Turcs de l’OTAN. Les tenants de la vente des S-400 à Ankara reprendront l’argument selon lequel la vente des S-400 à Ankara est un chef-d’œuvre stratégique du Kremlin divisant l’Alliance atlantique.

En réalité, Turcs et Américains se sont déjà tellement souvent brouillés avant de se rabibocher (Kurdes de Syrie, putschinho etc.) qu’il est difficile de réellement croire à une rupture totale. L’empire a, malgré certaines couleuvres très difficiles à avaler, tout intérêt à ce que la Turquie reste dans l’OTAN. Et il serait tout aussi aberrant pour le sultan de la quitter, d’autant plus qu’il a fait une croix à peu près définitive sur son entrée dans l’Organisation de Coopération de Shanghai.

Toujours est-il que c’est le moment choisi par Moscou pour doubler la mise, toujours au Moyen-Orient. Cette fois, chose très intéressante, c’est le Qatar qui est visé. L’affaire n’est certes pas tout à fait nouvelle. Il y a quelques mois, des rumeurs faisaient déjà état de l’intérêt qatari, provoquant la colère de la camarilla saoudienne qui aurait même menacé de guerre son petit voisin si celui-ci se dotait de l’équipement russe. Où l’on voit que la crise du Golfe n’avait rien de passager…

Ce lundi, Lavrov, qui rencontrait son homologue qatari, en a remis une couche : Moscou est prêt à livrer des S-400 à l’émirat gazier si celui-ci en fait la demande. Et comme Doha est plus qu’intéressé, un accord est dans l’air. Les Saoudiens ont beau en avaler leur keffieh de rage, ils se voient répondre sèchement par leur voisin que ce ne sont pas leurs affaires.

À Washington, on s’étrangle aussi, d’autant que le Qatar est l’hôte de la plus grande base américaine au Moyen-Orient, par ailleurs quartier général du Centcom. Pour l’empire, voilà le casse-tête turc qui recommence ! Mais il y a pire. Le fidèle lecteur sait que, autre décision pour le moins controversée, le Kremlin va vraisemblablement livrer des S-400 à l’Arabie saoudite, peut-être dans l’optique d’un abandon futur du pétrodollar par Riyad.

Or, avec la Turquie, le Qatar, l’Arabie Saoudite, en plus de la Syrie et de l’Iran qui ont déjà des S-300, c’est le Moyen-Orient presque tout entier qui se transformera bientôt partiellement en bulle de déni. Les Américains, dont l’influence dans la région s’est déjà considérablement affaiblie depuis la guerre syrienne, n’avaient vraiment pas besoin de ça…

=> Source : Le Grand jeu

L'observateur des soubresauts géopolitiques mondiaux, au Moyen-Orient et ailleurs.