Compte-rendu des contrôles de police du RSA

Compte-rendu des contrôles de police du RSA

Cherche-t-il vraiment un emploi ou est-il en vacances aux Bahamas ? La contrôleuse du RSA mène l’enquête sur Lorenzo Papace qui nous raconte…


Bon, mes rendez-vous avec la police RSA se passent plutôt bien. Avec ma contrôleuse on a parlé de son job de mettre les pauvres en compétition entre eux et elle, qu’un contrat qu’on refuse au risque d’être à la rue est synonyme d’extorsion, de la naissance des premiers États… Je lui ai offert « Libérons-nous du travail ». Je pense que la prochaine fois on parlera de l’exploitation, du surtravail, de la baisse tendancielle du taux de profit…

La drague en 2019

Elle est « sympa », tout en gardant à l’esprit qu’une discussion avec quelqu’un qui a le couteau sous votre gorge est une drôle de situation, peu propice à la camaraderie.

Les discussions ressemblent à ça :

– Est-ce que vous allez retourner à l’emploi ?
– Est-ce que vous allez me couper les vivres ?
– Laissons ce contrat de côté, est-ce que vous cherchez à sortir du RSA ?
– Oui officiellement, comme tout le monde.
– Non, mais franchement ?
– Si je vous dis que deux-cents espèces sont détruites chaque jour par notre système et que mes compétences se résument à en faire la propagande. Et si je vous dis que j’aurais pu ne pas me retrouver au RSA en acceptant l’offre de LVMH de faire sa pub, mais que j’ai refusé, est-ce que vous trouvez moral de me demander de sortir du RSA et moi d’accepter de servir de caution à un système mortifère ?

Coucou, voilà « les valeurs » !

– Mais peut être qu’il y a des boulots en accord avec vos valeurs ?
– Je travaille tous les jours ! Mais je ne vends pas ce travail, là est votre problème. Vous ne voulez pas que je sois actif, je suis très actif, vous voulez avant tout que j’aille vendre mon travail et me faire exploiter. Peut importe la nature écocide ou immorale de cette activité.
– Mais la société vous donne le RSA, c’est normal qu’elle exige quelque chose en échange.
– Quoi vous êtes en train de dire que je suis inutile ?
– Non, mais faut bien une contrepartie.

Acheter la paix (pas cher…)

– Alors déjà le RSA trouve sa source dans l’exploitation, qui est le problème fondamental, et ensuite ça nous sert tout juste à garder la tête hors de l’eau, et encore ! Il permet de maintenir en vie la main d’œuvre de réserve, et tout le RSA part dans la consommation dont les entreprises ont besoin. Et on ne peut pas vivre sans consommer, mais je vais vous dire, si demain les régions coupent tous les RSA, qu’est-ce qui va se passer ? On va toutes et tous se mettre au boulot comme par magie ? Ben non.

On va arrêter de payer les loyers et on ira chercher la nourriture là où elle est, dans les magasins. Le RSA est un outil de pacification. Alors oui, vous pouvez menacer individuellement les individus de leur couper pour faire pression, mais vous ne pourrez pas arrêter le RSA pour tout le monde car c’est l’insurrection demain matin.

Bref, on se marre bien. Et quand elle me dit « Bon, OK, mais voyons voir si vous ne pouvez pas développer votre activité », je dis « Oh, là vous voulez plus discuter ? Je crois qu’on n’a plus rien à se dire pour aujourd’hui, il est l’heure que je rentre chez moi. À bientôt, bonne lecture. »

Contrôle de la contrôleuse

Elle-même doit remplir de la paperasse car elle se fait contrôler. Et quand c’est des budgets européens la bureaucratie est infernale. Le premier jour je lui ai dit droit dans les yeux « N’oubliez pas une chose : tout le monde déteste le travail. » Elle a dit « Non pas moi. »

– Ah bon vous aimez vous faire contrôler par la bureaucratie européenne et passer plus de temps à remplir des formulaires que d’aider les gens ?
–  Ben non !
–  Ben voilà !

Les entretiens sont une alternance entre le petit jeu de remplir le contrat blabla et des moments précieux de discussion, parfois intense quand je lui ai dit « Mais j’ai pas besoin de vacances puisque ma vie a un sens ».

Si j’avais commencé par le début, je vous aurais raconté qu’on m’a appelé le 14 janvier par surprise. « Bonjour, c’est pour votre contrat d’engagement RSA, je vous propose demain matin. » Hein ? Quoi ? J’étais pas au courant et déjà non, le 15 c’est mon anniversaire, y’a pas moyen. Je négocie pour le 17, le temps de lire la loi. […] Je suis très ému parce que, dans le « diagnostic de situation » de mon contrat d’engagements, mon point fort c’est : L’AUTONOMIE

« Discuter avec vous c’est des petits moments de fraîcheurs parce que par exemple, le monsieur d’avant sa situation est terrible. » Ben JUSTEMENT, moi je m’en sors mieux que d’autres et c’est ça le problème, c’est pour les messieurs comme lui qu’il faut mettre fin au système !

Contrôle par la contrôleuse

– Mais comment vous voulez mettre fin au système ?
– Eh bien déjà en vous parlant pour vous faire réfléchir à ça.
– C’est tout ?
– Pour le reste on n’est pas assez amis pour que je vous raconte, haha !
– Non mais j’ai besoin de savoir si vous allez VRAIMENT chercher un emploi pour savoir à quoi m’attendre avec vous.

Je montre le contrat d’engagement à la page Sanctions.

– Ah ben oui évidemment que je fais tout mon possible !

Absence de contrôle

Je lui ai dit que j’en avais signé beaucoup des contrats, mais pas des comme celui-là. Où est la réciprocité ? À quoi s’engage l’autre partie ? À créer des emplois ? Mêmes les patrons ne peuvent pas, même avec du CICE (sans contrôle d’ailleurs).

Combien coûte le RSA ? Environ 7 milliard et c’est un droit. La fraude au prestations sociales ? 400 millions et il y a de plus en plus de contrôles. La fraude fiscale ? 100 milliards, soit 250 fois plus. C’est bien de garder ces chiffres en tête quand ils vous mettent la pression

Heureusement que j’ai lu la loi avant d’aller au rendez-vous. Ils peuvent couper le RSA si on ne va pas aux rendez-vous et qu’on ne signe pas ou ne respecte pas son contrat. Par contre la loi ne dit rien quant au contenu du contrat. On n’est pas obligé de s’engager à quoi que ce soit de concret.

Par contre, les gens qui ignorent la loi, humiliés dans le petit bureau, peuvent signer n’importe quoi en ayant peur. Et c’est sur cet engagement signé qu’on justifiera ensuite de leur suspendre les prestations. Allez aux rendez-vous, signez, mais ne vous engagez à rien de concret.

Police sociale RSA

Évidemment la police sociale RSA c’est comme les autres, ils ne vous rappellent pas vos droits avant que vous preniez une décision qui engage votre liberté. Ils jouent sur l’ambiguïté, l’ignorance, le stress… Est-ce un abus de pouvoir ? Non car le pouvoir est un abus en soi.

C’est quel genre de relation : « Je vais regarder les vidéos de @ecoleduchatnoir, merci pour le cadeau, n’oublie pas notre prochain date ou bien tu meurs de faim. »

« Si tous les chômeurs débusquaient l’offre d’emploi non pourvue au coin de la rue, en acceptant de changer de métier, en renonçant à toute qualité d’emploi, pour n’importe quel niveau de salaire… il en resterait toujours dix sur onze. »

Ah et pendant que j’ai votre attention : on a beau regarder ailleurs, la civilisation industrielle va s’effondrer dans pas longtemps, mais si on ne l’effondre pas nous-mêmes au plus vite, elle va emporter avec elle tout le vivant dans sa chute.

Épilogue

Le Partageux : ça se termine ici, ce fil Twitter, mais un commentateur remet cent balles dans la machine : « Punaise, c’est du beau hack ça ! C’est quoi la suite ? Vous montez ensemble une cellule anticapitaliste au sein de Pôle emploi ? » Et Lorenzo Papace, décidément en verve, nous repasse une tite couche rapide :

Je pense qu’elle fait ce job pour nourrir ses enfants et parce qu’elle croit qu’elle aide. J’essaye de lui montrer qu’elle n’aide pas mais qu’elle aiderait mieux ailleurs. Elle a ses petites victoires personnelles : des gens qu’elle contrôle et qui « retournent à l’emploi ». J’ai un peu cassé son rêve en lui disant que si tous les chômeurs acceptaient tous les jobs dispo (moins bien payés, loin, inconnus) il resterait 90% de chômeurs…

Et on parle même pas des gens au RSA comme moi. Et aussi que quatorze-mille personnes meurent en France chaque année directement à cause du chômage. Elle est complice d’un crime massif en nous mettant la pression et en nous humiliant. « Madame, cette société est criminelle. Elles sont où les cérémonies pour les travailleurs morts au chômage ? Ils et elles sont invisibles. » Elle a pris une minute pour googler l’info quand je lui ai dit le nombre de décès.

=> Source : Lorenzo Papace. Intertitres et mise en forme du fil Twitter : Partageux.

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.