Macron, ou la construction d’une anesthésie morale

Macron, ou la construction d’une anesthésie morale

Frédéric Gros a lu « Ce pays que tu ne connais pas » de François Ruffin. À rebours des phraseurs playmobil il nous parle, lui, d’un livre qu’il a lu…


Pour commencer, de ce livre on peut dire qu’il est d’abord une galerie de portraits vifs, anguleux. On touche de près des femmes, des hommes rencontrés par l’auteur, et pour lesquels les fins de mois difficiles commencent le premier jour de la première semaine, pour lesquels quelques dizaines d’euros décident de la chute, de l’angoisse, de la dépression.

Ce livre est encore une adresse, rugueuse, rageuse, au président Macron, une relecture à charge de son curriculum comme parcours d’allégeances aux plus puissants, comme lent apprentissage du mépris social, tissage d’un deal ignoble.

Un livre sur la honte

Ce livre est tout cela certes, mais c’est surtout pour moi un livre sur la honte, ou plutôt même sur le passage des hontes et l’alchimie de ce passage, la lente transformation de la honte-tristesse en honte-colère, transformation dont il faut dire qu’elle est la condition éthique de tout mouvement populaire consistant. Cette transmutation des affects est le cœur inaperçu de la dynamique révolutionnaire. Ici, le livre de François Ruffin lève un voile.

La honte-tristesse, elle traverse plusieurs des figures qui prennent vie, chair, couleur dans le livre (Marie, Zoubir, Claire, Camille, etc.) Je repense au mot de Spinoza dans son Éthique : la honte est une tristesse accompagnée de l’idée du mépris d’un autre. La honte, c’est bien de se sentir humilié par sa condition, son dénuement. Des cadeaux qu’on ne peut pas faire aux enfants, des frigos maigres.

Elle est un moindre-vivre, un avenir muré. Honte parce qu’on frôle à chaque instant les limites matérielles de ce qui constitue une humanité décente. « Même pas ça ». Sans compter ce pli de culpabilité, sordide, que creusent les éthiques « libérales » dans ces vies fracassées : jusqu’à quel point est-ce que je ne suis pas rendu responsable (par mes choix, mon sédentarisme, mon refus de la « modernité » ?) de ma propre misère ?

Mais la souffrance sociale est un produit, elle est même une conquête, elle est activement recherchée : elle est le prix à payer pour faire grimper les dividendes des actionnaires (plans sociaux), elle est le gage authentifiant d’une politique d’entreprise « réaliste ». Et les classes qui se disent « supérieures » attendent encore des sous-classes qu’elles aient de la gratitude : car après tout elles « survivent ».

Cynisme et civilité

Et ici soudain, c’est François Ruffin qui a honte, honte de ses privilèges, de sa santé, de sa maison, de son salaire. Mais ce n’est plus la honte-tristesse du repli, c’est autre chose qui commence, une nouvelle forme de honte. Il la décrit parfaitement du reste : je ne peux pas empêcher écrit-il ce mouvement de « décentrement ».

Rousseau disait déjà dans son Émile que se mettre à la place de l’autre, cela suppose de l’imagination. Lui pensait à la pitié, mais le second grand affect de l’imagination éthico-politique, c’est la honte. J’ai honte pour l’autre quand je le vois injustement humilié, et l’écho en moi de sa douleur prend la forme de la colère. J’ai honte de moi face à l’autre, quand, témoin de son dénuement, de son courage, je mesure ma chance, mon privilège que j’ai trop vite fait de trouver « naturels ».

J’ai honte pour l’autre, encore et surtout, cette fois honte pour le dirigeant d’entreprise abject (exemple de Sanofi dans le livre), pour le « député playmobil » (François Ruffin à l’Assemblée nationale), ce qui veut dire exactement : j’ai honte à leur place, parce que leur cynisme, qui s’accompagne des formes de la civilité la plus policée, leur indifférence, leur pack de certitudes les rendent totalement imperméables au sentiment de leur indignité.

Une anesthésie morale

Il ne s’agit pas de dire exactement que la honte change de camp. Toute la lecture fine, circonstanciée, du parcours du président Macron est là, dans le livre, pour montrer comment se construit chez les élites une anesthésie morale. Il faut donc dire autre chose : nous avons honte à leur place, tant ils sont incapables d’avoir honte eux de leurs richesses, de leur prérogatives insensées (après tout rétorquent-ils, c’est « légal »), et le reste de dignité des plus pauvres va tenir soudain dans le sentiment de l’indignité foncière des nantis.

C’est là le point de renversement. Cette honte-colère se partage, elle enflamme les imaginations, elle est une exigence de justice. C’est elle qui traverse le livre de François Ruffin, c’est de celle-là dont parle Marx (« Écrit sur la péniche, vers D., mars 1843 ») quand il écrit que la honte est une « colère rentrée » et surtout qu’elle est « un sentiment révolutionnaire ».

Il convient de nourrir en nous le secret partageable, communicable de cette honte politique. Et si tout un peuple avait honte, écrivait Marx dans le même fragment, il serait comme un lion prêt à bondir.

=> Source : Frédéric Gros, « Macron ou la construction d’une anesthésie morale ». Intertitres : Partageux.

=> François Ruffin, Ce pays que tu ne connais pas, Éditions Les Arènes, 15 euros. Chez ton libraire ou par correspondance à la boutique Fakir.

Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.