Rémi Fraisse, les Gilets jaunes et les héros de demain

Rémi Fraisse, les Gilets jaunes et les héros de demain

Aujourd’hui, j’ai fait une rencontre inoubliable.

Je vous livre les faits tous bruts.

J’avais repéré deux gars, un noir imberbe, un blanc barbu, assis devant le café où j’achète mes clopes. Oui, je sais, c’est mal me dit-on. Faut pas acheter de clopes. De la bouffe pesticidée, oui, je dois l’acheter sans souci. L’atmosphère remplie des particules fines qu’émettent ces voitures que perso je n’utilise pas, ça, il n’y a aucun problème, je peux la respirer. Mais acheter des clopes, c’est super mal. Je dois le faire, parce que ça rapporte plein de sous à l’État, mais je dois le faire la honte au ventre.

Bref. J’achète mes clopes. Je ressors. Je tire une pièce de ma poche et je la file aux deux gars. Et là, le barbu blanc me dit :

« Merci ! C’est sympa. Mais vous voulez pas aussi nous demander pourquoi on est là, assis, devant le tabac ? Personne le fait, et j’en peux plus. »

Je ne pensais pas le faire non plus. Je m’étais trouvée déjà tellement grandement altruiste, en leur filant mes deux euros. Mais du coup, un peu gênée, je demande : « Bah, pourquoi vous êtes là ? »

Le gars me répond alors, tout content : « On est là parce qu’on fait partie de la meute qui va changer le monde. »

Du coup, amusée, je me pose à côté d’eux. Et il raconte. « On a fait Notre-Dame-des-Landes. » Il montre une large estafilade sur le bras de son compagnon. « Ça c’est une grenade qui l’a fait. »

Le noir imberbe hoche la tête. Celui-là, il ne va rien dire, de bout en bout, juste hocher la tête et sourire de temps en temps.

Le blanc barbu reprend. « On a fait Sivens aussi. »

Je dresse une oreille et je dis : « Oui, Sivens, je me souviens … Rémi Fraisse, 21 ans. »

Il me regarde. Je suis là, accroupie près de lui, ma charrette du marché pleine à mes côtés. Il me regarde. Il respire, assez fort, et il dit : « J’étais à six mètres. La grenade s’est glissée entre son sac à dos et son dos. Elle a explosé. J’étais à six mètres. J’ai eu des bouts de chair qui m’ont collé la figure. J’ai vu son dos : c’était plus qu’un grand trou. Plus de colonne vertébrale, plus de peau, plus de chair. Juste un grand trou. Les gendarmes ont couru, l’ont attrapé par les pieds et l’ont tiré vers leur camp. Il était déjà mort. Il a pas souffert. Il a même pas vu qu’il mourait. Ils l’ont escamoté, comme ça, en un rien de temps. C’est que plus tard que j’ai appris qu’il était venu juste pour la journée. »

Il y a un grand silence. Nous pleurons Rémi Fraisse sans vraiment nous connaître, comme ça, tous les trois, sur le trottoir, devant ce bistrot, à Limoges.

Il me dit : « Moi c’est Tim. Lui c’est Éli. » Il me montre le noir imberbe. Je dis : « C’est joli Éli, c’était un bon prophète. » Je dis ça parce que je sais pas trop quoi dire. Éli hoche la tête. Tim reprend. « Et toi, c’est quoi ton nom ? » Je dis : « C’est Marie. »

Il sourit : « Marie… »

On se tait.

Il pose sa main sur la mienne qui pend entre mes genoux. Je laisse faire. Il a l’âge d’être mon fils. J’ai l’âge d’être sa mère. J’aime son geste. On se tait toujours. Et puis je dis : « C’était un héros. Il aurait sûrement préféré avoir une vie, mais c’est tout ce qui lui reste. J’espère vraiment qu’un jour, il aura sa statue sur toutes les places des villages. Juste pour avoir été là où il fallait être. »

Tim hoche la tête. Éli aussi. On se tait de nouveau. Et j’ai soudain envie de leur demander pardon. Alors, je leur demande pardon. Pardon de n’avoir pas su leur préparer un monde riant et gai, et propre et plein de promesses.

Ils me regardent et je vois que j’ai merdé. Ils ne comprennent même pas cette autoflagellation. Et Tim me dit : « Vous ne le pensez pas vraiment hein ? » Et il a raison, je ne le pense pas vraiment. Il a l’air de traduire ce que je pense : « Le moment n’était pas venu, comment auriez-vous pu ? »
Je ne dis rien. J’ai un peu honte. Et il me dit : « Faut pas avoir honte. »

Là, je suis bluffée. Il lit dans mes pensées ?

On reste là un moment et il reprend : « On est de passage sur Limoges. On va de lutte en lutte. Tant qu’on aura pas changé le système, tant qu’on les aura pas virés, on ne fera rien d’autre. Au fait, tu viens tout à l’heure, avec les Gilets jaunes ? »

Je dis : « Oui, à la cabane à deux heures ? » Il me dit : « Non, ça, la cabane, ils l’ont détruite. Et pas gentiment. Non, devant la mairie, pour gueuler sur le maire qui a demandé la destruction. »

Merde, je ne suis même pas au courant. J’ai loupé la destruction de la cabane. Il me regarde et il répète : « Oui, ça n’a pas été tendre. Tu viens tout à l’heure ? »

Je lui dis : « Ok, je viens. » Et je dis : « Tu es aussi avec les Gilets jaunes ? »

Il me dit : « Dès qu’il y a une lutte, j’en suis. Parce que c’est la seule façon de vivre en ce moment. La seule. Le combat dos au mur, tout le temps, partout. Si on se loupe, la vie va mourir de toute façon. »

Je le regarde. Je regarde aussi Éli, le silencieux. Je ne sais plus quoi dire, quoi faire, tant je me sens petite, molle, inconséquente. Du coup, bêtement, je ressors mon porte-monnaie et je le vide sur ses genoux : « Prends tout, prends tout, pour moi, pour ta lutte. »

Il ramasse les sous, me les rend. « Non, j’en veux pas. Tu es des nôtres, parce que tu m’as écouté. »

Je les embrasse tous les deux, Éli le silencieux, Tim le porte-parole. Et je repars, le dos voûté, la tête lourde. J’ai tant à abandonner pour les suivre. Je n’en suis pas capable. Pas capable… Mais pleine d’espoir, parce qu’ils existent.

Marie Wilhelm-Labat

Auteure de polars, de gauche, avec un gros faible pour les gilets jaunes et leur projet de République pour et par le peuple. Son site : https://lacavernedemarie.wordpress.com/