La lettre de cachet du seigneur Trichet à son féal Berlusconi

Petit à petit, la crise de la Grande perdition taille en lambeaux les ultimes fausses apparences du système et met à nu les ressorts d’une malsaine réalité. Ainsi de cette lettre « secrète » du président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet, au premier ministre italien, Silvio Berlusconi.

La lettre remonte au 5 août dernier, mais vient seulement d’être révélée par le quotidien italien Corriere de la Sera. Son contenu est si imbuvable que peu à peu, elle est reprise aux quatre vents et remonte en surface comme malodorant cadavre.

Une privatisation à peine déguisée des États

Que contient donc cette lettre pour sentir ainsi le souffre ? Rien que de très banal, apparemment, pour monsieur Trichet. Elle prend juste acte du « budget équilibré » (lire « d’austérité ») voté par le gouvernement de monsieur Berlusconi pour 2012 … et lui intime de manière comminatoire de rajouter quelques mesures à son aigre sauce. Extraits :

  • « la libéralisation totale des services publics locaux et des services professionnels […] via des privatisations de grande ampleur »

  • « une révision en profondeur des règles régissant le recrutement et le licenciement des salariés »

  • « intervenir davantage dans le système de retraites » [M. Trichet évoque notamment une intervention sur « l’âge de la retraite des femmes »]

  • « réduire de façon significative le coût des emplois publics, en durcissant les règles de renouvellement du personnel et, si nécessaire, en baissant les salaires »

  • « une réforme constitutionnelle visant à durcir la législation fiscale »

Y a-t-il un « oui-ouiste » dans la salle ? Comment appelle-t-il ce train de mesures énoncé par un représentant éminent de cet Europe de Lisbonne si chère à son cœur, sinon une tentative éhontée de parvenir à un démantèlement des États par une privatisation de fait de tous leurs services publics ? Une éradication de tous les acquis des révolutions sociales du siècle récent ?

Retour à la féodalité

Ah, elle est loin, n’est-ce pas, cette Europe voulue par Jean Monnet, et dont une des principales ambitions étaient de s’opposer aux « pratiques restrictiveset [au] maintien de profits élevés » pratiqués par « un cartel international » !

Le pire est que ce retour même plus dissimulé à une féodalité de fait, ce ton comminatoire du seigneur à son féal (sans parler du mépris pour la masse des serfs) se pare des oripeaux de la modernité et de la démocratie.

Quel pouvoir démocratique pour contrôler la BCE de M. Trichet ? Aucun. Comment appelle-t-on un pouvoir aussi régalien détaché de tout contrôle populaire ? Un totalitarisme.

Dans un texte intitulé Logique de la machine et logique du vivant, un invité du blog de Paul Jorion compare la situation européenne actuelle à la fin du célèbre film de Stanley Kübrick, 2001 l’odyssée de l’espace :

« Le superordinateur d’un vaisseau spatial en a pris les commandes et tente d’expulser dans l’espace le dernier astronaute vivant. Tout se passe froidement et en silence car l’ordinateur n’agit pas par vengeance, ambition ou cruauté : il a simplement calculé que le facteur humain était devenu un obstacle à la réalisation optimale de son programme. »

L’Europe de M. Trichet n’a plus les moyens de ses ambitions

Le problème, c’est que l’Europe de M. Trichet n’a plus les moyens de ses tristes ambitions et n’envoie plus que des signaux négatifs de son propre état de santé. Bien beau de vouloir tout privatiser, mais qui pour acheter de telles ruines ?

M. Trichet et consorts devraient prendre garde. Toutes les féodalités, tous les totalitarismes finissent par mordre la poussière. Les représentants de la précédente féodalité monarchique française « de droit divin » ont fini la tête au bout d’une pique ou dans le panier de la faucheuse.

Car il est une chose immuable dans l’histoire des hommes, et que le ton insupportable de suffisance de M. Trichet laisse malheureusement entrevoir aujourd’hui : jamais le sort d’un de ces totalitarismes féodaux ne fut réglé dans l’isoloir démocratique.

Mais il fut réglé ! Même dans le super vaisseau spatial de Stanley Kübrick, il se trouva un astronaute suffisamment « indigné » pour débrancher l’ordinateur devenu fou.

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