Crépuscule, par Juan Branco – 22. Ces jeunes intrigants prêts à spolier le bien commun au mépris de toute démocratie

Crépuscule, par Juan Branco – 22. Ces jeunes intrigants prêts à spolier le bien commun au mépris de toute démocratie

Les années où le jeune garçon parsemait les réseaux sociaux de messages outranciers et insultants, fleurant avec l’extrême-droite et la misogynie la plus crasse, incendiant la majorité socialiste à Paris et ses dirigeants paraissent alors lointaines. Gabriel Attal, 23 ans, est, par effets de proximités successives, soudain doté d’un salaire qui le propulse parmi les 5 % les plus favorisés du pays, de deux secrétaires, d’un chef gastronomique, de voitures de fonction, et peut même se permettre de passer un arrangement avec la direction de SciencesPo pour obtenir sa diplomation. L’affaire, théoriquement exceptionnelle, lui permet d’obtenir son master l’année suivante sans avoir redoublé, grâce notamment à une validation d’acquis. Discret mais habituel, ce genre d’accords permet à l’institution de couver ceux qui auront le surlendemain à en avoir la tutelle, et ainsi d’en prolonger la domination.

Consacré par la République et un Parti socialiste faisant office d’intermédiaire dont on perçoit pourtant déjà bien, par ces biais, la décomposition, Attal est prêt à embrasser son destin.

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L’arrogance se saisit alors d’un être qui n’en manquait pas. Répétons-le, tant cela pourrait sembler absurde, pour comprendre ce qui en son esprit a pu s’imposer : à 23 ans, sans expérience professionnelle préalable ni quelconque diplôme à revendiquer, sans compétence ni spécialité revendiquée, Gabriel Attal qui n’est plus de Couriss accède à l’un des plus prestigieux et importants postes de la République, et obtient de ce fait une rémunération qui va rapidement atteindre six mille euros par mois primes inclues, en sus des avantages que tout régime octroie habituellement à ses plus illustres serviteurs. En charge du poste le moins substantiel des cabinets, les relations avec le parlement, il y est censé organiser la garde prétorienne de la nouvelle ministre, et, en un excès de vanité, recrute immédiatement l’un de ses camarades de promotion, un certain Quentin Lafay, comme chargé de mission. Doté d’un pouvoir d’autorité sur l’une des plus importantes administrations de France, dirigeant assistants, stagiaires et chargés de mission, se socialisant auprès de la fine fleur de la République, l’homme sans expérience va se mettre sous l’autorité d’un certain Benjamin Griveaux, élu du conseil général de Saône et Loire et ex-futur maire de Chalon, « proche ami » d’un certain Bernard Mourad, et ancien strauss-khanien. L’ancien camarade d’Ismaël Emelien est un apparatchik socialiste pur jus qui, recruté comme conseiller politique et gagnant déjà, sur fonds d’État, plus de 10.000 euros par mois, n’hésitera pas à partir en 2014 au sein d’Unibail Rodinco, pour un rémunérateur pantouflage à près de 17.000 euros par mois, octroyés par l’une de ces entreprises dépendantes de la commande de l’État qui finance grassement des « pantouflards » contre la mise à disposition des réseaux et connaissances que l’État leur a offert pour servir le bien commun. Recruté afin de s’assurer qu’une niche fiscale ne serait pas supprimée, après un parcours très classique l’ayant amené de la grande demeure avec piscine et voitures de sport qu’il habitait rue Garibaldi à Chalon-Sur-Saône à HEC en passant par l’internat privé et SciencesPo, il reviendra ensuite « aux affaires » comme porte-parole du gouvernement après avoir été nommé par Emmanuel Macron, et prétendra à ce poste défendre l’intérêt général après en avoir exploité le garant.

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Rue de Ségur, Gabriel Attal se sent vite à son aise. Entouré d’êtres sans idées ni ambitions autres que pour eux-mêmes, il se voit présenter un certain Stéphane Séjourné, jeune héritier de la bourgeoisie versaillaise, passé par les très chics lycées français de Mexico et de Madrid, alors en poste au sein du cabinet du président de région socialiste Jean-Paul Huchon, et qui s’apprête âgé d’à peine trente ans à mobiliser les réseaux moscovicistes pour devenir le tout puissant conseiller politique d’Emmanuel Macron1.

L’affaire est enclenchée. Alors que le pouvoir socialiste s’effondre, ces jeunes intrigants n’ayant jamais démontré la moindre capacité à la pensée, l’idée ou l’engagement, n’ayant jamais été au contact du réel ni éprouvé la moindre difficulté – n’ayant de fait montré aucune qualité ni compétence particulière autre que celle de se montrer autoritaires et cinglants – préparent la relève et se voient en 2017, via le parti socialiste, consacrés. Griveaux s’oppose à Montebourg qui lui a pourtant permis d’obtenir poste en Saône-et-Loire pensant pouvoir un jour le concurrencer, et s’introduit via Emelien au sein de la cour de l’une des valeurs montantes de ce social-libéralisme inexistant dans la population, et pourtant dominant dans les élites parisiennes : Emmanuel Macron. Pur apparatchik devenu conseiller parlementaire du nouveau ministre de l’économie, Séjourné, qui tente de faire recruter Pierre Person, devient l’alter-égo de Gabriel Attal.

Formé à l’université de Poitiers où il a rencontré ce qui formera l’avant-garde de la macronie – alors socialiste – ces « Jeunes avec Macron » qui, de Pierre Person à Aurélien Taché, avaient déjà tenté de prendre sans succès le MJS et qui deviendront tous députés, Séjourné associe Gabriel Attal à leur bande et tente dans un premier temps d’appuyer Moscovici. Las, la manœuvre échoue, et celui-ci, exfiltré à la Commission Européenne, les laisse orphelins.

C’est alors qu’intervient le « miracle Macron », permis par les réseaux que nous avons décrits, l’appui de l’inspection des finances, de Jean-Pierre Jouyet et du bipôle Niel-Arnault, au mépris de toute démocratie. Creux incarné sans autre trajectoire que celle consistant à servir son ambition, et prêt à spolier le bien commun au service de ceux qui pourraient le servir, issu du lycée jésuite La Providence qui joue un rôle similaire à celui de l’Alsacienne à Amiens, ayant bénéficié de l’appui d’un père alors tout puissant et de la famille Trogneux, flambant héritier de la bourgeoisie provinciale maîtrisant l’ensemble des rouages de la « méritocratie républicaine » ayant séduit Hermand comme il le ferait de Jouyet, Emmanuel Macron s’est vu, malgré son double échec à l’ENS Ulm, lui aussi intégré en quelques années au sein du gotha qu’il arrive à convaincre de le soutenir alors que s’effondrent l’ensemble des candidats du système, de Fillon à Juppé en passant par Hollande, Valls et Sarkozy. Nommé ministre par un Président aux abois alors même qu’il vient de quitter l’Élysée afin de créer un cabinet de lobbying, Macron n’a qu’une ambition là encore, se servir, mais manque cependant de réseaux pour alimenter son cabinet. C’est le paradoxe : la propulsion a été si rapide qu’il manque d’individus de confiance, capables de préparer l’étape suivante, d’une jeune garde que Séjourné d’un côté, Griveaux et Emelien de l’autre, sauront lui apporter.

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L’ambition sans contenu du nouveau ministre, dont la seule croyance est contenue dans le système qui l’a constitué, se reflète parfaitement en celle d’Emelien, de Griveaux, de Séjourné et de la bande de Poitiers et leurs assimilés. Lorsque Macron cherche un conseiller parlementaire, le jeune Séjourné apparaît d’autant plus idéal qu’outre une absence complète de pensée proche de celle de son maître, il se trouve intégré au sein de l’un des plus importants pouvoirs socialistes, se dit en mesure de siphonner pour lui le courant de Moscovici « besoin de gauche » dont il a volé les listings, et se montre nourri aux mêmes ambitions que son jeune aîné. Chargé d’assurer le succès de la loi Macron, Séjourné échoue par suite d’une manœuvre de Manuel Valls – auquel il avait tenté de le faire s’allier via Julien Dray – moment qui scelle un lien de solidarité avec son ministre, l’injustice ressentie se doublant d’une multiplication de manœuvres visant à faire se rallier les parlementaires à son projet. Tandis que les rues se gonflent de manifestants excédés par des trahisons toujours plus marquées, et que Valls décide Macron, avec l’aide de Cazeneuve, d’imposer un maintien de l’ordre particulièrement sanglant qui fera de très nombreux blessés et radicalisera une partie de la jeunesse française, Macron et les siens s’attachent à reproduire leur situation.

Voilà que ces jeunes gens qui viennent d’échouer aux élections intermédiaires, qui n’ont aucune légitimité et voient leurs parrains s’effondrer, s’attachent à séduire les élites pour leur proposer une nouvelle aventure. Il ne s’agit pour l’instant pas de rompre avec le pouvoir socialiste, mais bien plutôt d’en opérer la conversion finale à l’idéologie dominante et d’en saisir les derniers rouages. Faute de soutien populaire – les trahisons se payant – et ayant dégoûté les militants, le seul enjeu est maintenant de s’assurer le soutien de l’oligarchie et, par ses moyens financiers, médiatiques et étatiques, s’imposer aux autres concurrents.

Jouant un double jeu, grassement rémunérés pour ce faire, participant à la paralysie du gouvernement, dans le silence des médias et de l’establishment, les jeunes impétrants mettent en place une véritable stratégie de mobilisation des moyens de l’État au service du futur président de la République, qui lui continue sa conquête des hautes sphères à travers les individus sus-mentionnés. Attal se trouve au cœur de ce dispositif, et mobilise avec ses acolytes d’ahurissants moyens, discrètement mis en œuvre afin d’assurer, à défaut de sa nomination à Matignon, son élection.

Profitant de l’étrange pudeur qui saisit l’oligarchie lorsqu’il s’agit de révéler ses relais d’influence, Gabriel Attal et Stéphane Séjourné se trouvent presque par hasard au cœur du dispositif et vont former l’un de ces « power couples » qui placent et déplacent les hommes et femmes selon leurs affinités et calculs politiques, utilisant les moyens de l’État pour se servir sans ne jamais avoir à rendre de comptes à qui que ce soit. Peu leur importe alors la déliquescence d’un pouvoir socialiste qu’ils se contentent de piller, ainsi que les idées portées par leur gouvernement : il s’agit maintenant de se soutenir, se promouvoir et s’installer. Quentin Lafay, est envoyé au ministère de l’économie comme plume d’Emmanuel Macron2, avant d’être installé à l’Élysée. Attal, qui est maintenant doublement intégré via Séjourné et son camarade de cabinet Benjamin Griveaux dans la Macronie défendra la nomination de ce dernier au gouvernement tandis que Séjourné accompagnera Emelien à Élysée. Séjourné s’assurera lui que son conjoint, mais aussi Person – qui lui a demandé de l’aide alors qu’il était à Bercy afin de le pistonner aux relations publiques chez Uber – Taché et quelques autres, fondateurs des Jeunes Avec Macron, financés discrètement par M. Hermand et Bergé et en rivalité avec Ismaël Emelien, obtiennent en temps voulu leurs circonscriptions, en représentant le Président au sein du comité d’investiture d’un parti censé écarter toutes les pratiques de l’Ancien monde, et qui ne laissera filtrer un mot de ces cas de népotisme avérés3. Entre temps, il s’agit de recruter à tour de bras, explosant les budgets de représentation et les effectifs de cabinet, détournant les conseillers de leur fonction, organisant des événements dans le seul but de servir leurs ambitions.

En charge des relations avec les députés socialistes, Attal siphonne au nez et à la barbe de Marisol Touraine – qui reste fidèle à François Hollande et tente de préparer sa réélection – les réseaux parlementaires socialistes qu’il reçoit à tour de bras au sein de son bureau pour les recommander à Macron. Tentant tout de même d’arracher l’investiture socialiste à Vanves pour les législatives de 2017 après avoir fait la campagne de Bartolone pour les départementales, il sert en poisson-pilote discret le mouvement En Marche, qui se tient encore non sans raisons à la lisière du Parti Socialiste et prépare son éventuelle réintégration en son sein comme courant.

Tandis que Séjourné multiplie l’organisation d’événements avec son collègue Ismaël Emelien à Bercy en faveur de leur candidat, utilisant les ressources du ministère pour inviter en moins de deux ans plusieurs milliers d’entrepreneurs et autant de cadres dirigeants à qui ils proposent immédiatement des levées de fond en faveur de leur champion4, Attal intègre discrètement la bande des « jeunes avec Macron » qui forme l’ossature de ce qui deviendra le mouvement En Marche et y place ses pions. Sans jamais s’exposer, veillant à ne pas perdre son poste ni l’éventualité d’un adoubement socialiste, il obtient en parallèle de sa ministre la promesse d’une nomination à l’un des postes les plus prestigieux, normalement réservés à des hauts-fonctionnaires français, au sein de la branche santé de l’ONU New York. À vingt-six ans, le voilà assuré d’obtenir, soit une députation, soit l’immunité diplomatique octroyée aux fonctionnaires internationaux et, outre les diverses indemnités de fonction, le doublement de son salaire, qui le placerait au sein des 2 % les mieux payés du pays. Tout cela dans l’ignorance la plus complète de sa patronne, à qui François Hollande a promis Matignon et à qui Attal continue de jurer fidélité. Tout cela, par la grâce de nos impôts.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.