Réfugiés : mon dimanche après-midi aux urgences pédiatriques

Réfugiés : mon dimanche après-midi aux urgences pédiatriques

Un exemple pratique de cet accueil princier, accordé à un enfant réfugié, qui nous empêche de prendre soin de “nos” pauvres SDF.


Un gros bébé très fragile

S. n’a pas de famille, il est seul ici. Il a tout d’un gros bébé très fragile. Son histoire, il a eu le temps de me la raconter pendant ces cinq longues heures passées ensemble à l’hôpital. Des plus terribles. En voici des bribes :

Sa grande sœur est morte pendant la traversée de la Méditerranée, il ne sait pas où est son frère jumeau, il n’a jamais connu sa maman, il a été martyrisé un peu partout mais surtout en Libye où il s’est fait opérer de la jambe qui depuis lui fait toujours mal. Il a fini par suivre « un autre » en Italie pour arriver en France. Il a traversé la France pour arriver à Paris. Il a dormi dehors pendant très longtemps pendant le périple,  « a eu très souvent trop peur ».

La police l’a trouvé dans la rue, n’a pas douté elle de son jeune âge, l’a mis en foyer d’urgence la nuit et l’a orienté vers le dispositif censé le prendre en charge. Dispositif fait exprès pour les mineurs isolés étrangers et géré par la Croix-Rouge. Il y a été mal accueilli […] on lui a posé quelques questions en quelques minutes. Il en est ressorti avec une nuit dans un gymnase et une lettre de refus à venir chercher le lendemain.

Il a marché, marché, marché

Il ne savait pas où aller, sans un ticket de métro. Alors, il a marché, marché, marché, seul dans la rue, dans le froid le ventre vide. Quelqu’un dans la rue lui a indiqué un centre d’hébergement d’urgence qu’il a mis des heures a trouver. Une fois arrivé, on ne lui a pas autorisé l’accès comme il n’était pas sur la liste.

Alors, il marché, marché encore dans l’autre sens, avec sa jambe mal soignée qui lui faisait de plus en plus mal. Marché jusqu’à ré-ouvrir sa vieille fracture mal soignée. Il est revenu dans le seul quartier qu’il connaissait, « celui de la Croix-Rouge », et c’est là qu’il nous a rencontré, nous, personnes solidaires. Impossible de le laisser dehors. Urgence absolue de par sa bouille de bébé et son immense fragilité.

La veille, j’ai rencontré un autre jeune aussi jeune et fragile, il s’est fait refusé tout aussi injustement après deux questions et se retrouve dehors dépité. Ils vont partager leur chambre de l’hôtel que nous payons pour les urgences. Ils sont des urgences. […]

Il a vraiment trop mal

Hier soir, à 22 heures, c’est le copain de chambre qui appelle et lance l’alerte. S. a trop mal, il n’est pas sorti de la journée, a trop mal au pied, au genou aussi, mal partout dans la jambe, « le genou qui bouge », il pleure. On passe voir à l’hôtel, on le console, ça va un peu mieux, un peu mieux pour dormir après un Doliprane.

Il est fatigué, il décide qu’il préfère dormir que d’aller à l’hôpital. On prévient le personnel de l’hôtel de nous contacter si ça ne va pas. S. et son copain de chambre savent qu’ils peuvent appeler même dans la nuit, qu’on reviendra demain matin.

Ça ne va pas mieux ce matin. Il ne peut pas marcher, il a vraiment trop mal. Alors, on s’organise. Aller le chercher à l’hôtel pour l’hôpital.  Il a peur. Il débarque avec toutes ses affaires : un sac plastique quasiment vide contenant sa paire de baskets abîmées d’avoir trop marché. Il a ses claquettes aux pieds comme il n’a pas pu enfiler ses baskets à cause de la douleur. […]

« On voit que c’est un gamin »

Longue attente. J’explique au médecin qui nous reçoit. S. a mal quand il manipule sa jambe, il se met à pleurer. Je le console. Une, deux radios, des prises de sang, un cathéter (il pleure encore), une troisième radio. C’est bien une vieille fracture mal consolidée qui s’est réveillée à cause de son errance.

Dix jours de plâtre, rendez-vous dans dix jours pour ouvrir, vérifier, sûrement replâtrer, peut-être faire un IRM. Le médecin me dit : « Comment est-il possible qu’il ne soit pas pris en charge, on voit que c’est un gamin ? »

Je l’aide jusqu’à la sortie de l’hôpital des enfants malades. […] Le Uber est arrivé pour le raccompagner à l’hôtel. J’ai expliqué au chauffeur Jonathan de l’aider avec ses petites affaires. Il a laissé S. monter devant et j’ai mis le sac plastique avec les baskets avec le sac à dos rempli sur la banquette arrière. […]

Il ne dormira plus dehors

J’ai appelé le copain de chambre pour lui dire que son copain était en chemin. Pour lui, j’ai trouvé trois nuits dès mardi.  En attendant dans les différentes salles prévues pour cela, j’ai promis à S. qu’il ne dormirait plus dehors ni pendant le plâtre ni après. Mais je n’ai pas la solution.

Jonathan vient de m’appeler pour me dire qu’il a invité le petit à manger au restaurant avec lui à côté de l’hôtel. Que je ne m’inquiète pas et qu’il a été bouleversé par le récit de ce gamin qui lui a raconté dans sa voiture ce qu’il n’avait jamais entendu. « Un récit d’un gamin qui a vécu plus que nous tous en si peu d’années. » Il a ajouté que, lui aussi, il espère qu’il y aura des solutions pour S.

Si jamais quelqu’un parmi vous a du temps à consacrer à ce petit et peut l’accueillir, ça serait un soulagement immense.

Je viens de l’appeler. Il est dans sa chambre d’hôtel et répète « Merci madame, d’accord madame… »

=> Source et photo : Agathe Nadimi. Je t’ai déjà parlé d’Agathe ici, et aussi ici et puis enfin ici. Intertitres et mise en forme : Partageux.

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Un citoyen ordinaire à la rencontre des personnes cabossées par la vie.