Crépuscule, par Juan Branco – 19. Héritier d’une reproduction sociale conformée

Crépuscule, par Juan Branco – 19. Héritier d’une reproduction sociale conformée

La naturalité de l’environnement scolaire, et des spécificités pourtant manifestes de son environnement social, font chez ces impétrants l’objet d’un constant déni qui vise à rendre naturels les mécanismes de reproduction sociale qui les ont consacrés, et des violences que produit un système économique où tout est fait pour protéger les plus favorisés. Lieu de toutes les contradictions pour une gauche bourgeoise se disant attachée à l’idée républicaine, mais qui se refuse à mêler ses enfants à ceux de la plèbe, l’Alsacienne est peut-être l’exemple qui résume le mieux les dérives de notre système, produisant naturellement, outre de grandes et médiocres conformités, une pensée de droite qui s’ignore, convaincue de son bon droit tant elle est aveuglée par son isolement du reste de la société, convaincue d’appartenir au camp du progrès en défendant des idées qui ne menacent en rien ses intérêts.

Qu’elle ait donné naissance à l’un des bébés Macron les plus remarqués, comme elle l’avait fait quelques temps auparavant d’un certain Stanislas Guérini, ne doit dès lors point étonner.

Attachons-nous maintenant plus spécifiquement à l’objet de notre pensée. Gabriel Attal a joué un rôle particulier au sein de ce système. Aîné d’une fratrie issue de l’avocat et producteur Yves Attal, il a très tôt adopté des comportements de classe plus habituels au sein des grands lycées de la rive droite, où le mépris et l’assurance de classe font système, qu’au sein de l’Alsacienne, où nous l’avons vu, la bienséance empêche toute affirmation trop marquée.

À l’Alsacienne, la précarité de beaucoup des patrimoines économiques, fruit de classes bourgeoises en ascension ou ayant pour objectif de se reproduire et de s’installer, incite en effet le plus souvent à la modestie et la prudence, à une forme d’urbanité drapée de valeurs et d’un « vivre-ensemble » qu’Attal, dès le départ, rejettera véhémentement. Intégré à l’école dès la maternelle, il bénéficie en effet d’un des plus importants capitaux économiques de l’institution et d’un capital culturel et social qui se double des troubles que les transfuges de classe lèguent parfois à leurs enfants. Son père, mort en 2015, a fondé sa réussite en s’intégrant à un système qui a fait régner en maîtres les avocats d’affaire au cours des années quatre-vingt, auquel il s’est prêté avec grand-joie en fondant un cabinet qui l’amène à s’occuper des successions et affaires d’artistes fortunés. Nourri aux évolutions d’un milieu qui, à la fin de la décennie, fait régner l’argent en maître et va donner naissance aux premières dynasties culturelles de Paris par la grâce de politiques culturelles généreuses inaugurées sous la direction de Jack Lang et visant à donner à la mitterrandie et à la gauche en général de nouveaux appuis au sein des élites parisiennes, Yves Attal comprend très vite ce que la diversification des sources du financement du cinéma français peut lui apporter. En une carrière chaotique et mondaine, après s’être constitué un important réseau via son cabinet, il se rapproche ainsi de l’industrie cinématographique en montant un certain nombre de financements de films d’auteur, avant d’être recruté, pour un salaire millionnaire, par Francis Bouygues, afin de participer à la folle aventure de Ciby 2000, dont il devient à l’orée des années quatre-vingt dix le vice-président et un éphémère pilier bureaucratique.

Il faut mesurer l’importance alors que prend le personnage, encore hier inconnu, dans les élites parisiennes. Sous la couverture de producteurs légendaires comme Daniel Toscan du Plantier, censé apporter un carnet d’adresses conséquent, dont le réalisateur Wim Wenders, à une socialité qui n’entend pas grand-chose à l’art, Yves Attal, participe à l’une des plus légendaires et rapidement faillies histoires du cinéma français : la mise en œuvre d’un plan de production consistant en la dépense de près de 800 millions de franc de l’époque à destination des réalisateurs et auteurs les plus exigeants. Alors que Martin Bouygues reprend l’empire familial, ce n’est rien moins que Francis Bouygues lui-même qui décide de se vouer corps et âme à cette entreprise. S’entourant de la fine fleur des producteurs et réalisateurs du continent, il s’engage à une réinvention du système de production qui est censé faire pièce à Hollywood et doter le continent d’une production enfin à la hauteur de ses ambitions mondiales. Tout ce qui touche de près ou de loin à ce nouveau parrain du cinéma français se voit immédiatement consacré. Les arrivistes et ambitieux de toute l’Europe se pressent auprès de ses dirigeants pour en tirer des millions. La vanité règne en maître en une aventure sans cadres ni pensée, qui signe l’accouplement des élites culturelles de la rive gauche avec l’une des plus grandes lignées de l’Ouest de la capitale et son immense patrimoine financier, sous le regard bienveillant d’un socialisme dépérissant.

L’affaire va cependant rapidement tourner court. Alors qu’Attal vient d’être nommé, que la droite revient au pouvoir et que Francis Bouygues, malade, donne les clefs de la nouvelle structure de production à Jean-Claude Fleury, ce dernier prend le pouvoir et pousse au bout Yves Attal à la démission. Celui-ci, manquant d’un rapport réel à l’industrie et ses auteurs, pris par une ambition qui a fini par le consumer, à peine consacré, se trouve humilié et obligé de rebondir, alors même qu’il tournait la veille au plus près du nouveau soleil de Paris.

Ce premier échec va suivre un second, plus douloureux encore, au sein d’UGC Images, où Yves Attal pense avoir rebondi en devenant l’un des maillons chargés de mettre en place les projets menés par le légendaire producteur anglais Jeremy Thomas. Chargé de gérer une manne d’argent coulant à flots, le flamboyant bureaucrate sans idées se voit très vite emporté en les errances de la réussite, femmes, drogues et adrénaline accompagnant bonds et rebonds dont il peine à saisir le sens, jusqu’à le faire tomber en une addiction à l’héroïne qui ne le quittera jamais. En quelques années, l’échec s’installe, cette fois morose et définitif, et éloigné des flammes d’antan, Yves Attal doit faire face à l’effondrement. Les brûlures nées du contact d’un monde qu’il ne comprenait pas ne se résorberont jamais. Malgré la fulgurante réussite économique, l’échec social est massif. Gabriel, inscrit au pic de la carrière de son père à l’École Alsacienne, passera sa scolarité à tenter de masquer la violente torsion infligée par ce parcours à sa structure familiale, enserrant ses pairs et ses tiers d’un mépris enragé, traitant quiconque le menacerait avec une violence insigne pour se protéger. Traumatisé par la déréliction d’un espace intérieur où la mère, descendante de l’une des plus prestigieuses branches de l’aristocratie angevine qu’il ne cesse de revendiquer, se doit contre toute attente de prendre le relais du père, et de maintenir en vie une union qui aurait dû consacrer l’une de ces grandes alliances entre fortune et noblesse et qui risque maintenant d’emporter sa famille, sa branche et ses enfants, le fils cherche à se revendiquer.

Voilà qui permet de comprendre ce qui va constituer à la fois la singularité et la vulnérabilité de notre impétrant, projeté en un monde qui ne lui appartient plus tout à fait, devenu héritier d’un père sans rôle, lui-même convaincu de son inanité, et s’étant fait voler un destin royal par une autorité paternelle qui, écrasante de par son amertume et l’échec qui l’ont accompagné, lui fera vivre un enfer là où bonheur et souveraineté, considérera-t-il, auraient dû lui être octroyés.

Singularité et non seulement vulnérabilité, car l’ École Alsacienne est un lieu idéal pour se sauver, voire même être propulsé, lorsque l’on détient de grandes aisances financières et l’on peut revendiquer des assises nobiliaires ouvrant les portes des plus grand rallies, pour peu que l’on se montre prêt à quelques menus marchandages pour concéder sa part de capital et la mêler.

C’est ce que va rapidement faire le jeune Gabriel avec l’aide de son cousin et de la branche aristocrate de sa famille – elle aussi scolarisée en ces lieux. Revendiquant ses origines royales et des liens avec la plus grande aristocratie russe, s’entourant très tôt d’une petite cour, qui comptera parmi ses entourages les héritières des familles Touitou et Olivennes, mais aussi des êtres plus fragiles et exposés au sein de l’Alsacienne car manquant d’appuis que les autres ne cessent de réclamer, alternant entre les grandes socialités et les écrasements de ses victimes du moment, séduisant l’héritière Giscard jusqu’à se trouver invité en leur domaine et y faire la cour à son idole de l’instant, Valéry, avant de se montrer fier aux côtés des héritières Clarins devant le lycée mitoyen de Victor Duruy – lieu de reproduction des élites du septième arrondissement où il n’hésite pas à faire le pied de grue – Attal semble alterner entre jubilation et enragements, luttant contre un monde qui risque, croit-il, à tout moment de l’expulser.

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L’inconfort pousse à la distinction, et explique pourquoi Attal ne sombrera, contrairement à la plupart de ses congénères, dans l’insignifiance la plus totale une fois sortie de ce maelstrom, et continuera de tenter de se construire un destin. Malgré un cumul de capitaux tel qu’en n’importe quel système sain, une concurrence et stimulation bénéfique aurait poussé non seulement les impétrants, mais aussi la société dans son ensemble, à s’en trouver bienfaits, l’Alsacienne incite au confort et à l’installation. Cela, on ne pourra pas lui reprocher de l’éviter.

En un lieu où la politique est une affaire de tous, et la formation d’un jugement une nécessité, les débats sur la constitution européenne et le conflit israélo-palestinien animent les dernières classes de collège et premières de lycée. Le jeune Gabriel se dit alors d’une droite revendiquée. La force de son affirmation politique et sociale tranche paradoxale en un monde où l’on se gargarise de s’intéresser aux choses du monde, mais où l’héritière Giscard elle-même porte avec retenue des opinions distinguées. Revendiquant un sarkozysme flamboyant là où tous méprisent cet arriviste qui ne dispose d’aucun des codes de leur société, le jeune adolescent fait déjà preuve d’une morgue assumée, emprise d’un esprit de sérieux vindicatif dont il ne se départira jamais. Le mépris pour ses congénères ne se tait que lorsqu’il se trouve face à l’héritier d’une grande famille, qu’il se trouve alors à tenter de séduire. Au sein d’une école où la domination se construit silencieuse, l’être fait grand bruit. L’urgence de la distinction semble imposer en lui l’outrance, et la sur-revendication d’une aisance matérielle et sociale qui fonderaient ses choix étonne en un environnement où personne ne pourrait se plaindre de manquer, et dès lors aurait intérêt à tenter par ces biais à se distinguer.

Comme toute école d’élite, l’Alsacienne est un lieu cruel pour qui n’en dispose pas des clefs. Quelques outsiders, généralement recrutés pour leur très bon dossier scolaire ou au sein d’une classe musicale faite pour attirer les talents extérieurs, sont le plus souvent le fruit des campagnes d’ostracisation orchestrées par les plus intégrés. À eux dont l’habit, le nom, l’accent ou d’autres petits gestes trahissent l’habitus d’une origine sociale, culturelle ou économique différenciée, sont destinés les dispositifs d’exclusion les plus manifestes, qui ne se résorberont qu’en fin de lycée. Formant une plèbe minoritaire et paradoxale qui suscite au mieux l’indifférence, le plus souvent les railleries, et peine à organiser sa subsistance par la constitution de communautés propres, ceux qui demain auront les destins les plus intéressants sont en ces terres humiliés lorsqu’ils cherchent à se distinguer, et choisissent le plus souvent une discrétion qu’on leur apprend à respecter. Loin d’être le lieu d’accueil des héritiers de la méritocratie républicaine, ni de ceux qui se sont distingués en des domaines requérant abnégation et talent, la Scola Alsatica valorise en effet avant tout l’intégration à l’existant. Le génie y est rare, la distinction domine, et favorise dès lors de façon écrasante ceux qui se contentent de se comporter en héritiers d’une reproduction sociale conformée.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.