Crépuscule, par Juan Branco – 18. L’on aura deviné à quelle catégorie M. Attal appartenait

Crépuscule, par Juan Branco – 18. L’on aura deviné à quelle catégorie M. Attal appartenait

Alors que les promotions comptent en moyenne six classes, ceux qui y sont scolarisés depuis la troisième de maternelle y bénéficient de protections et d’un avantage comparatif indéniable, formant une véritable solidarité de corps qui se prolonge bien au-delà des différents statuts que l’enfance et l’adolescence savent fabriquer. L’accès aux différents groupes qui se constituent au fil des ans est réglementé par une myriade de critères mêlant ressources économiques, capacité à reproduire les codes et canons esthétiques de l’époque. La cantine, lieu de toutes les mixités, est fort vite remplacée par les différents restaurants aux alentours, en ce très cher quartier latin où peu à peu s’affirment les distinctions. Au cœur de la reproduction des élites, l’on ne badine pas avec des processus d’intégration qui amèneront plus tard les étudiants ayant raté les concours des grandes écoles à trouver compagnie en des provinciaux ayant eux intégré, en attendant que leur retard soit rattrapé par mariages ou procédures passerelles initialement crées pour les plus défavorisés et maintenant colonisées par les mêmes héritiers, après un tour par Assas, une faculté étrangère ou une école de cinéma.

Ceux qui ont fait l’ensemble de leur scolarité au sein de ce petit havre de paix où la diversité sociale est inexistante et le rapport au monde virtualisé disposent, dès le plus jeune âge, d’un avantage comparatif immense sur le reste de la population. Et cet avantage, qui est dénué de substance et consiste en une maîtrise des codes, réseaux et habitus sociaux qui gouvernent l’entre-soi parisien, ils n’hésitent pas à le mobiliser. Princes d’une école où les hiérarchies se constituent à l’ancienneté, primant sur les nouvelles cohortes arrivant en sixième, et sur tous ceux qui, isolés, auront à tracer leur voie pas à pas du fait d’une affectation intermédiaire, à l’entrée du lycée ou en une classe de transition, les primo-arrivants ont un avantage supplémentaire, occupant en leur milieu social et dès leur prime enfance l’une de ces positions privilégiées qui, par les liens anciens et le cumul d’information sur leurs pairs, garantiront leur insertion au sein du gotha.

L’on aura deviné à quelle catégorie M. Attal appartenait.

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Si l’école républicaine continue, de façon noble et vaillante mais toujours moins crédible, à mettre en avant l’objectivité de ses critères d’évaluation pour clamer l’égalité de ses impétrants, la réalité sociale reste, pour rester modestes, plus nuancée. Très vite, à l’Alsacienne comme ailleurs, se distribuent et se partagent les capitaux sociaux, économiques et symboliques que chacun est censé apporter. De l’art oratoire aux connaissances les plus fines en passant par les grandes propriétés et les réseaux les plus divers, la cour de récréation se transforme vite en un immense espace marchand où partout l’inconscient et le non-dit règnent, et l’apparence de normalité avec. C’est là le miracle des dispositifs de reproduction : masquer leur exceptionnalité, et faire croire à leurs participants, que le jeune âge aide en leur naïveté, qu’ils ne se retrouvent en nulle forme favorisés.

En la seule promotion de 2007, dont sera issu Gabriel Attal, pouvaient se trouver ainsi la petite fille de Valéry Giscard d’Estaing et fille du PDG du Club Med, celle du PDG d’Archos, par ailleurs sœur du bientôt patron d’Uber France, l’un des héritiers Seydoux, la fratrie issue des producteurs de cinéma Godot, les lointain héritiers d’un certain général de Hauteclocque, les grande lignées des de Gallard, de Lantivy et de Lastours, la fille du patron de presse Bernard Zekri et celle du fondateur d’A.P.C Jean Touitou, le petit fils du “patron des banques”, Michel Pébereau, la fille du Président de l’American University of Paris Gerardo Della Paolera et ainsi de suite. Des grands cadres d’entreprises du CAC40, avocats et autres hauts-fonctionnaires à l’UNESCO, le fils du proviseur d’Henri IV ainsi qu’une petite minorité de descendants d’artistes, de professeurs et de classes intellectuelles dites laborieuses complétaient un environnement que les promotions environnantes enrichissaient naturellement : Olivennes, Bussereau, Breton, Peillon et autres patronymes de ministres et hommes et femmes tout puissants sont, comme tous et à l’exception peut-être des Huppert et Scott-Thomas eux aussi présents, des noms auxquels, dans la banalité de l’entre-soi, plus personne ne prête attention.

Il faut concevoir ce que l’illusion méritocratique fait pour masquer cette extraordinaire concentration de richesses et de privilèges qui laisse tout aussi dépeuplées les classes des autres collèges et lycées, favorisant des processus d’habituation au pouvoir, et pourtant censés ne produire nul effet dans la suite des destinées. À quelques kilomètres de distance, un lycée théoriquement doté des mêmes moyens atteindra péniblement les cinquante pour cents de réussite au bac général par classe d’âge, mais il faudra faire croire à professeurs et élèves que cet écart s’explique par une différence de capacités. Il faut mesurer à quel point nous nous sommes trouvés aveuglés pour croire qu’il y aurait en cette immense violence naturalité, et non une quelconque expression d’un système oligarchique obsédé par la reproduction du même et inquiet d’un quelconque surgissement d’une forme d’étrangeté.

La concentration extrême de capital social, économique et culturel crée en ces lieux un environnement traversé de non-dits, où toute considération explicite sur les origines est assimilée à une remarque sur l’orientation sexuelle ou l’appartenance religieuse, et dès lors strictement censurée. Au même titre que l’antisémitisme, l’homophobie ou l’expression d’un quelconque racisme, l’exhibition d’une distinction de classe trop visible est immédiatement défaite, au nom d’un “vivre ensemble” visant à alimenter son propre mythe et créer une bulle isolant du reste de la population.

On l’aura deviné, les lignes de démarcation n’en sont que plus violentes dans leur sous-jacence, et l’on trouve rapidement à exclure qui ne serait doté d’un capital économique ou culturel suffisant, tandis que les couleurs de peaux, les origines sociales et religieuses et les parcours de vie se montrent en une singulière uniformité. Ici ou là seulement, en quelques promotions, peut-on trouver le fils adoptif d’un grand patron du CAC40 qui dérogerait à la règle, rendant virtuels tous les débats identitaires qui traversent le reste du pays, tant le reste de leur environnement reste protégé. Le vase-clos renforce l’homogénéité croissante des quartiers environnants, l’entre-soi de l’école adhérant toujours plus à celui d’une société en voie de balkanisation. Dans le même temps, les expressions de violence rentrée, qu’il s’agisse de suicides ou d’actes d’autodestruction se multiplient, pendant naturel de l’exigence d’immaculées apparences, taisant toute mise en visibilité d’une différence trop marquée.

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On l’aura compris, M. Attal, que l’on appelle encore en ces lieux Gabriel, provient de ces mondes, et en particulier de la nébuleuse qui, depuis la maternelle y a été scolarisée, et qui, au sein de ce monde, fait partie des plus aisés. Le cumul de capital social, économique et symbolique que vont lui offrir ces années de formation vont former le carburant d’une ascension expresse qui va lui permettre d’être rapidement coopté par des élites politiques en quête de fantassin, sans n’avoir jamais à quoi que ce soit produire ou démontrer, par simple effet de reproduction. En une société ultra-hiérarchisée, où les élites disposent d’un monopole symbolique assis sur leur contrôle du paraître et de la visibilité, M. Attal va tout naturellement se faire intégrer en montrant sa capacité à jouer des codes, à bien paraître et singer les comportements bourgeois qui dans le reste de la société ont été inconsciemment intégrés comme étant les plus élevés. Traversant les violences que produisent ces milieux sans ne jamais s’effondrer, disposant de l’ensemble des ressources que l’élite peut offrir aux siens, Attal s’appuiera pour cela sur les ressources mobilisées en cet environnement idéal qui lui permettront, très jeune, de toiser ceux qui, de plusieurs décennies parfois ses aînés, ont pourtant un parcours qu’il ne saurait égaler.

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Il faut mesurer l’assurance, la certitude d’être unique et particulier qu’offre la réussite en un système aveuglé à sa violence et son injustice, l’ayant mise à ce point sous le boisseau qu’il nourrit l’une des sociétés les plus rigides et figées sans que personne ne songe, autrement qu’intuitivement à la contester. La capacité de ces lieux de conformation à vous faire croire en votre propre qualité pour peu que vous adhériez à ses dogmes est telle qu’il devient difficile, lorsque l’on n’est jamais confronté à d’autres milieux – et tout est organisé à cette fin – de ne pas croire à ces fables, et de ne pas considérer comme siens des succès d’un système qui n’aura fait que vous porter.

L’idéologie républicaine se révèle en cela néfaste, faisant croire, par la supposée universalité objectivante du baccalauréat et de ses concours, qu’il y aurait en la réussite gloire individuelle là où le système se contente de faire de vous un soldat à son service, victoire sur l’ensemble de la société là où seule une concurrence entre gens bien nés a été organisée. Les statistiques les plus féroces démontrant à quel point l’éducation nationale est devenue une machine à triturer ne suffiront jamais à convaincre ceux qui auront été sacrés par le système, et a fortiori les rares qui, provenant des milieux des plus modestes, seront mis en avant pour démontrer “qu’il est possible de s’en tirer”, devenant parfois par ignorance et avec une ferveur redoublée les défenseurs d’un système qui écrase les leurs, mais qui leur aura permis de se distinguer et de mettre à distance la misère qui les cernait – en sacrifiant pour cela tout ce qui constituait leur identité1.

Loin des angoisses ou préventions que l’accumulation de privilèges fait naître parfois chez les êtres les mieux occupés, Gabriel Attal a pu se reposer sur ce capital initial pour devenir le soldat inconditionnel d’un ordre pourtant pétri d’injustices et de violences, se faisant le chantre de ce système qui l’a couronné. Sa nomination, auprès d’un ministre de l’Éducation dont les politiques rances visent à renforcer encore plus les inégalités produites par notre éducation nationale, après avoir défendu une réforme d’une violence insigne pour une grande partie de la jeunesse de la population, n’est le fruit d’aucun hasard – et il faudrait être bien naïf pour protester du fait que cet individu n’ayant jamais connu ni l’université ni l’école publique ait aujourd’hui à les réguler.

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Un "voyageur à domicile" en quête d'un changement de civilisation, mais qui n'attend pas "le monde d'après" pour commencer à vivre.